PROPHÈTES D’AUJOURD’HUI

Les itinérants

         A toutes et à tous, mes salutations les plus fraternelles et les plus chaleureuses !

         Je me retrouve ce soir dans la ville de mon diocèse, au milieu de personnes comme vous, sensibilisées à la misère humaine au point d’être capables de donner un peu de votre temps pour sentir sur vos épaules le poids des souffrances des autres. Je vous en félicite et je vous remercie d’avoir bien voulu m’inviter à cette soirée. Je souligne de manière spéciale l’accueil  de M. et Mme Georgette et Roméo Asselin ainsi que la délicatesse de M. Jean Ouellet.

         J’étais au monastère des pères cisterciens de la Trappe d’Oka et je parlais au père Abbé de mon travail auprès des itinérants à Montréal et de votre invitation à la présente soirée. Puisque le thème de la rencontre était laissé à ma discrétion, le père Abbé de me dire « N’oublie pas que les itinérants sont les prophètes d’aujourd’hui ». La question était alors résolue. Les ITINÉRANTS, PROFÈTES D’AUJOURD’HUI !

         Voici une affirmation pour le moins surprenante dans un Québec d’après Révolution tranquille. Ça me rappelle le climat vécu par le peuple d’Israël après son retour d’exil :    « Il n’existe plus de prophètes » (Sl. 74,9) Dieu est devenu muet. C’est le grand silence de Dieu. On attendait un prophète qui dirait au peuple ce qui devait être fait pour sortir du provisoire et pour entrer dans le définitif ( 1Mc 4, 46; 14,4); on attendait une prophétie plus grande que l’ancienne; on s’attendait à ce que le peuple aille recevoir le don de l’Esprit et avoir des visions (Jl 3, 1-2 ; Ez. 39,29, Zc 12,10). En somme on attendait une nouvelle expérience du Dieu vivant.

         Ça ressemble étrangement à ce que nous vivons aujourd’hui. Et dans nos questionnements, dans nos recherches, peut-être cherchons-nous où Il n’est plus; peut-être voulons-nous entendre un langage qui n’est plus ou peut-être voulons-nous voir ce qui est chose du passé !!!

         Un jour j’étais à la maison Paul Grégoire. C’est une maison d’itinérants administrée par une équipe de l’Accueil Bonneau.  Je racontais l’histoire du « Vilain Petit Canard ». Vous la connaissez ?

         Je reprends quelques extraits.

         « Par un beau jour d’été, au bord de la mare paisible d’une vieille ferme, une cane couvait ses œufs en attendant qu’ils éclosent. Un premier œuf commença à se fendiller, puis un second, et un autre encore.  Les canetons commençaient à sortir la tête de leur coquille. La maman remarqua alors un œuf qui n’avait pas bougé. Cet œuf était plus gros que les autres et d’une étrange couleur grise.

« Elle soupira et allait se recoucher sur son nid quand une vieille cane vint à passer et lui demanda des nouvelles de ses petits. ! « À votre place », dit-elle « je ne m’occuperais pas de cet œuf. On dirait un œuf de dinde. Il m’est arrivé une fois d’en couver un sans faire attention et je n’ai eu que des ennuis. Vous feriez mieux de le laisser et d’aller apprendre à nager à vos enfants. » Mais la maman cane répondit qu’elle avait déjà passé tant de temps à couver qu’elle pouvait bien rester un peu plus longtemps sur son nid.

« Soudain, elle entendit un grand craquement et vit surgir le dernier caneton. Il était deux fois plus grand que les autres et ses plumes, au lieu d’être jaunes, étaient toutes grises. Comme il était bizarre ! bien qu’étant sa mère, elle reconnut qu’il était plutôt vilain.

« Le lendemain matin, elle conduisit ses petits à la mare pour leur apprendre à nager. Le vilain petit canard sauta tout de suite dans l’eau et se mit à barboter sans problème. Ce n’est certainement pas une dinde, se dit la maman cane, il ne nagerait pas comme cela. Et au fond, si on le regarde bien, il n’est pas si vilain !

« Dans la cour de la ferme, les canetons furent très obéissants. Les autres canards les observaient attentivement. Puis l’un deux finit par déclarer : « Vos canetons sont très bien élevés. Et ils sont très beaux – à l’exception du gros gris. C’est le plus vilain petit canard que je n’aie jamais vu. » Tous les autres canards de la ferme se mirent à rire; même ses frères et sœurs  se moquèrent de lui (…)

« Les autres s’habituèrent très vite à la vie de la basse-cour. Le vilain petit canard, lui, était très malheureux car ses frères et sœurs le mordaient sans cesse et lui donnaient des coups de patte. Les plus vieux le chassaient. Les coqs et les poules le frappaient de leur bec pointu. Jusqu’à sa mère qui osa dire un jour qu’elle regrettait de l’avoir couvé ! Quand il entendit cela, le vilain petit canard décida de s’enfuir. Il se glissa sous la barrière et partit dans les champs.

(Y’a d’quoi qui cloche quequ’part… je ne ressemble à personne dans la famille, je ressemble plus aux Y (qui résident sur la rue voisine)

« Il passa le restant de l’hiver tout seul. Puis un matin, il se réveilla sous le soleil. Les arbres se couvraient de pousses vertes. C’était le printemps ! Tout joyeux, il déploya ses ailes et s’envola. Il arrive près d’une mare sur laquelle trois cygnes glissaient majestueusement. Quand il les aperçut, il se sentit plus triste que jamais. « Si je m’approche de ces splendides créatures », se dit-il, « elles vont certainement me tuer tellement je suis laid. Mais je préfère encore être tué plutôt que d’être mordu par les chats, piqué par les poules et détesté de tous. » Il se dirigea alors vers elles, la tête basse, pour leur montrer qu’il était prêt à mourir. C’est ainsi qu’il vit son reflet dans l’eau : le vilain petit canard gris vit qu’il s’était métamorphosé en superbe cygne, blanc comme de la neige avec un long cou gracieux. Les trois autres cygnes nagèrent à sa rencontre et lui caressèrent le cou de leur bec en signe de bienvenue … (…) »

         J’étais en train de raconter cette histoire au groupe du Café rencontre quand Simon, un toxicomane sidatique, se lève, claque la porte et prends le chemin de son logis. Après la réunion je me rends à sa chambre. Après quelques hésitations j’ouvre la porte. Le voilà tête sur son bureau et tout en larme. « Tu n’avais pas à raconter aux autres l’histoire de ma vie ». Simon est un gars d’une grande spiritualité et pour cette raison avait toujours été rejeté par sa famille et son entourage et il avait pris le chemin de l’itinérance. Le récit du vilain petit canard fut l’occasion pour lui de refaire sa vie.

Qui est l’itinérante, l’itinérant ?

         Souvenons-nous des termes de « clochard », « vagabonds » ou de « sans abri ». Ce sont maintenant des termes désuets mais aujourd’hui, au Québec, qui est cet homme qui, dans la rue, semble parler à des ombres un langage familier ? Qui est-elle cette femme qui traîne péniblement de lourds sacs d’où dépassent des vêtements usés et des journaux jaunis ? Qui est donc cet homme âgé qui vient chaque midi manger un potage chaud, s’entretenir de quelque chaleur humaine et qui ne peut vivre ni en chambre ou ni dans la rue ? Qui est cette jeune femme qui arpente le trottoir, tatouée de symboles agressifs ? Qui sont ces adolescents et ces jeunes adultes qui s’agglutinent pour s’abreuver du miel des passants ?

         Il est très difficile de comprendre l’itinérance urbaine. Les enquêtes nous apprennent qu’un bon nombre ont des problèmes de toxicomanie ou de santé mentale, qu’ils sont défavorisés économiquement, chômeurs ou sont à risque sur le plan de la santé physique et de la victimisation. Trois grands facteurs causeraient l’itinérance : la pauvreté et le chômage, l’absence de logement social accessible et à coût modique et le cumul des problèmes relationnels. L’itinérance se produirait le plus souvent quand se conjuguent en même temps la misère matérielle et le désarroi relationnel.

Sous quel angle peut-on aborder l’itinérance ?

         À un premier niveau, on peut considérer que l’itinérant est une figure d’exception à la règle de la stabilité résidentielle car le citoyen normal a une adresse, stable et répertoriée où il peut recevoir ses comptes, ses circulaires, ses lettres, …

         À un deuxième niveau, on ne peut pas oublier que l’itinérant a une âme, c’est-à-dire une dynamique intérieure faite de souvenirs, de sentiments, de désirs, d’attentes, bref de mobiles donnant sens à son itinérance. On ne peut pas dissocier la thématique du LIEU de la thématique du LIEN

         Un itinérant est plus qu’un sans-abri, il est un sans FOYER.  Dans le passé on parlait du mendiant comme un être SANS FEU ni LIEU.  Un feu autour duquel on s’assemble. Un foyer, c’est un habitat humain, personnel et social, qui nous relie à la société tout en nous séparant quelque peu d’elle. Un foyer c’est un environnement où l’individu peut être à la fois avec d’autres et sans tous les autres.

         C’est une erreur par contre de croire que l’itinérance s’arrête à la seule question du logement car un logis peut être accepté par l’itinérant puis rapidement abandonné … Donner un abri sans foyer n’est pas toujours approprié parce que souvent l’abri qu’on lui fournit n’est pas le genre de toit qu’il veut.

         Thomas Szasz (1990) attire l’attention sur le fait que le domicile n’est pas un attribut biologique. On ne naît pas comme une tortue avec un toit sur le dos. Un enfant acquiert le langage, les habiletés relationnelles etc.. par un processus de socialisation … ça exige des apprentissages … et c’est à l’âge adulte que l’établissement du domicile consacre la construction de l’identité et de l’insertion sociale : on habite un édifice au moment où on édifie sa citoyenneté. Pour habiter, il faut du temps, de l’affection, de l’amitié, de l’espoir, de l’avenir.

Prophètes, aujourd’hui ?

         Les itinérants et les itinérantes sont-ils prophètes, aujourd’hui ? A regarder de près le quotidien de ces hommes et de ces femmes nous pouvons risquer une réponse affirmative. Je souligne trois points.

  1. Premier point : l’itinérant, de sa souffrance, crie sa soif d’identité. C’est une voix discordante dans notre société.

         Un groupe important d’itinérants présente des carences d’apprentissage social et affectif résultant de traumatismes de l’attachement : deuils, conflits familiaux ou divorces problématiques, violence conjugale, abus sexuel ou inceste, négligence ou maltraitance, placements répétés, désengagement parental conséquent des problèmes familiaux.

         Il a généralement vécu des problèmes personnels bien plus considérables que les autres personnes économiquement très défavorisées; il a vécu beaucoup plus de conflits et de ruptures; il a souvent grandi dans un contexte où le monde des adultes fut vécu puis intériorisé comme étant un champ de bataille ou d’exploitation, un cachot de solitude et d’abandon.

         L’itinérance devient un moyen pour se rendre présentement invisible à sa famille et à ses  proches. C’est un bon moyen pour ne pas laisser d’adresse et pour être le seul à avoir le pouvoir de communiquer avec eux.

         Ou encore l’itinérance exprime une grande lassitude, une grande fatigue qui s’installe, une incapacité de se battre pour la recherche des avantages. C’est la recherche d’une paisible retraite anticipée, sans responsabilités, sans rien à prouver. L’itinérant en vient à intégrer profondément la conviction qu’il est incapable de tout rôle social, de toute place dans la société. Il s’éclipse tout simplement de la course.

         Il arrive souvent aussi que l’itinérance est une stratégie qui vise à rendre l’individu davantage présent aux proches, à les préoccuper par la disparition des coordonnées, à les inquiéter, à les punir d’avoir été inadéquats. L’itinérance serait une colère virulente exprimée passivement, le désir de faire mal, de rendre coupable les auteurs présumés du drame.

         L’itinérance devient une vive intolérance de toute place, de tout engagement relationnel, de toute durée dans le lien. C’est comme le cri de qui ne peut vivre que seul sur une île déserte, pourtant en plein cœur de la ville. Il ressent le mépris, la peur d’être avec les autres. Rien n’avance. L’important est d’être le seul maître â décider, à tout contrôler. Il ne peut plus ouvrir la porte, ne veut plus ouvrir de porte. Il a trop souffert, trop vu de choses, trop perçu ou cru percevoir de cruauté, de froideur, de bassesse dans tout ce qui l’a entouré.

      2. Deuxième point : de sa misère, il pointe un chemin nouveau

                   Malgré les vicissitudes des expériences relationnelles et les traumatismes familiaux vécus, il est important de saisir la nuance suivante: en surface, l’itinérant peut refuser de parler de ces liens, chercher à en diminuer l’importance ou même les « représenter » autrement qu’ils sont réellement vécus (« je ne veux plus rien savoir d’eux ») mais dès que le temps, l’accueil et l’écoute sont vraiment au rendez-vous, les liens enfouis dans le non-dit redeviennent des objets importants de la communication et du sens donné à l’itinérance. D’après le témoignage des itinérants eux-mêmes, la construction subjective de l’itinérance est en bonne partie une question de liens avec des ramifications spatiales de lieu, d’itinérance et d’errance…

                   Dans sa dimension relationnelle, l’itinérance apparaît comme un mouvement chargé de sens. En effet, loin d’être définitivement désaffilié, le jeune adulte itinérant se trouve aux prises, de façon active, avec des liens auxquels il refuse de renoncer même s’il a le sentiment de ne pas pouvoir réparer. L’itinérance émerge comme un moyen de survie, une « solution » en quelque sorte à des relations délétères.

         Le recours à l’aide implique une démarche qui le replonge dans l’univers des liens nécessaires. Quand une relation de confiance peut malgré tout s’établir, des solutions plus durables à l’itinérance quotidienne deviennent souvent « magiquement » possibles : le soutien est mieux accepté; les conseils pratiques, davantage suivis; les fuites de l’aide, beaucoup moins fréquentes.

         Le thrill de la rue est comme un prolongement de la fête familiale de l’enfance. L’itinérant recherche à tous les jours une petite famille, des liens fraternels sans entraves, d’échanges simples et vrais. Rester itinérant c’est s’assurer d’avoir une place dans ce nid si accueillant. Il retrouve des intervenants qui les comprennent, des ressources qui les accueillent, des soupes populaires où il fait bon aller, c’est-à-dire un véritable milieu de vie auquel on peut s’identifier et qui peut être vécu comme très valorisant car il a le sentiment d’être accepté, reçu, apprécié, aimé. On ne veut pas de conflit. C’est le besoin d’appartenir à un  milieu. L’itinérant a besoin du regard des autres pour se sentir exister. C’est ce qui l’amène à être en interaction avec les autres itinérants, les passants, les aidants mais pas avec les siens. Il faut remplacer ceux et celles qui sont à la source de sa souffrance.

         L’itinérance devient le refus du moule commun, une quête de sentiments plus purs, plus profonds. Elle exprime la nostalgie d’un souffle qui élève au-dessus de la mêlée et une renaissance intégrale de repartir à zéro. C’est le refus des bonheurs « civilisés », des joies du foyer, des liens amoureux, de la famille, des enfants, de l’appartenance aux autres. Devenir comme son père, comme sa mère, comme son frère aîné, comme sa petite sœur, tous « casés » dans la société, il n’en est pas question.  La vie doit être quelque chose de plus intéressant, de plus profond sans qu’on sache très bien ce que cela pourrait être.

      3. Troisième point : de son impuissance il avoue son besoin de Dieu et se remet à   Lui en toute confiance.

         L’itinérance devient pour l’itinérant une efficace entreprise d’autopunition. Il veut payer pour ses fautes, il a le sentiment d’avoir refusé de faire sa part et il a souvent aussi le sentiment d’avoir causé de vives souffrances à ses proches et d’avoir été la source de leur propre malheur.

         L’itinérance se transforme alors en une forme extrême d’amour. Elle véhicule la fantaisie de la réconciliation et le retour de l’enfant prodigue dans la famille heureuse et accueillante. L’itinérant en arrive même à nourrir l’attente d’un retour éventuel au milieu familial. « Je reviens, après avoir été au bout du monde, au bout de la vie, au bout du drame. Je reviens transformé. »

         Un toxicomane me disait: « Je veux te remercier car j’ai compris que quand je pense à Dieu je ne peux pas faire quelque chose de mal car ce serait me détruire à moi-même ».

Conclusion

         Nous pouvons le percevoir aisément : le phénomène de l’itinérance, aujourd’hui, n’est pas simple. Les causes sociales n’expliquent pas à elles seules la croissance de l’itinérance. Elles s’ajoutent à des conditions socioéconomiques et culturelles. Ajoutons aussi le dérapage affectif. Ce qui est certain c’est qu’elle cache une profonde souffrance, un soif infinie du désir d’ÊTRE PLUS.

         L’univers de l’itinérance est un univers de risque et de souffrance. Toutefois, c’est un univers qui garde branché sur l’énergie de la survie, du besoin et du manque. La rue est un lieu géographique mais avant tout un lieu intériorisé qui intègre un ensemble d’expériences humaines. Dans le visage de la déchéance humaine  on y retrouve les plus beaux traits du Dieu AMOUR. Y croyons-nous ?

         Oui, je crois : les itinérants sont les prophètes d’aujourd’hui pour la société civile et pour l’Église.

                                                        Victor Asselin

         (Conférence prononcée à Nicolet, Québec, le 23 janvier 2001 – lors de l’Assemblée générale de la Croix Rouge, Section de Nicolet)

Les pauvres et l’appauvrissement

               LES PAUVRES  ET  L’APPAUVRISSEMENT

      Dans le cadre de votre rencontre, aujourd’hui, on me demande une collaboration pour, ensemble, réfléchir. On ne me fixe pas de sujet mais on me dit souhaiter reprendre les éléments de la conférence que j’ai donné, dernièrement, au Carrefour d’Entraide. Alors, voici mon thème: les pauvres et l’appauvrissement. D’abord, qui sont les pauvres; en 2e lieu, un regard sur quelques inégalités sociales au Québec et, enfin, une suggestion de pédagogie de travail.

I. Qui sont les pauvres ?

     Si nous ouvrons le dictionnaire, pauvre veut dire « celui qui manque d’argent ». Son contraire c’est « riche ». Entendons bien ici « pauvre » dans son sens réel et non dans un sens métaphorique. Ceci est bien important pour savoir de qui on parle car ce qui arrive souvent c’est qu’on mélange beaucoup d’ingrédients et il devient difficile de s’entendre. Les « pauvres » sont ceux et celles qui souffrent de carence économique fondamentale. Ce sont celles et ceux qui sont privés des biens matériels nécessaires pour une existence digne. Ce sont les pauvres socio-économiques. Je parlerai aussi des pauvres socio-culturels et des nouveaux pauvres de la société industrielle mais qui s’articulent avec les pauvres pris dans leur sens réel.

     1.1 Les pauvres socio-économiques

     Les pauvres constituent un phénomène collectif; ils sont le résultat d’un processus conflictuel et exigent un projet historique alternatif. Ainsi donc, trois éléments sont nécessaires pour comprendre le phénomène de l’appauvrissement:

     – un phénomène collectif;

     – un processus conflictuel;

     – un projet alternatif.

     J’explique:

         a) Les pauvres sont un phénomène collectif

- La pauvreté, aujourd’hui, est une question sociale, structurelle et massive i.e. les pauvres sont des classes, des masses et des peuples entiers et elle fait partie de la structure d’une société. Par exemple le 3e monde.

     Lorsque nous parlons du premier monde et du Tiers-monde, la différence n’en est pas une de nature de la pauvreté mais en est une de degré, de nombre. Mais c’est la même pauvreté.

- Partant de ce point de vue, nous pouvons déjà mettre de côté la vision vulgaire qui conçoit le pauvre comme un individu, comme un cas particulier. Cette conception du pauvre constitue une vision arriérée qui abstrait le pauvre de ses conditions sociales ou des structures qui le définissent. On voit l’arbre mais on est incapable de voir la forêt.

- Les adeptes de la conception de la pauvreté comme cas individuel justifient la situation par les causes suivantes:

     1- causes morales

- La pauvreté est le fruit de l’ignorance ou de la paresse ou encore elle est le fruit de l’égoisme et de l’avarice des  autres. Ainsi on ne voit pas les  structures ou les mécanismes sociaux qui donnent chair à ces forces morales.

     2- Causes naturelles

- Les pauvres sont pauvres p.c.qu’ils sont nés pauvres et ainsi ils le resteront.

     Dans une telle vision et une telle analyse, nous n’avons pas à nous surprendre que la solution sera l’assistentialisme. Il est important et prioritaire de donner. Et on ne se rend pas compte que donner sans une compréhension sérieuse de la situation est l’obstacle majeur pour éviter la prise de conscience. Avec la meilleure des bonnes volontés on fortifie ainsi la structure qui fonde et engendre le phénomène d’appauvrissement.

     Il faut admettre aussi que beaucoup d’initiative sont nées et naissent parce que l’on a pitié. Une pitié naïve. Un coeur bon mais un oeil peu critique. Ainsi on voit les personnes – ce qui est louable – mais on ne voit pas les structures (ou on ne veut pas les voir) qui enveloppent les personnes.

         b) Les pauvres sont le résultat d’un processus conflictuel

     Les pauvres, aujourd’hui, constituent un phénomène social voulu et produit. Ce n’est pas un fait naturel. Cette affirmation est lourde de conséquence et exige, sans doute, une analyse plus approfondie du système économique. Les pauvres sont réduits à la pauvreté ou sont maintenus dans la pauvreté par les forces d’un système de domination. C’est bien ce que les experts veulent exprimer par le phénomène d’appauvrissement. Aucun individu ne désire s’appauvrir. Les pauvres apparaissent comme des classes dominées et régies par un système économique.

     Les pauvres sont pauvres parce qu’ils sont exploités ou rejetés par une organisation économique et ils sont maintenus sous ou hors de ce système.

     Ainsi on y rencontre deux groupes de pauvres:

         1. Ceux qui sont mis en marge, i.e. ceux qui sont exclus du système économique: Les chômeurs, les mendiants, les marginaux, les prostituées. Ceux-ci sont sur la ligne ou au-dessous de la ligne de survivance.

         2. Ceux qui sont exploités i.e. ceux qui souffrent injustice du système économique: ce sont les pauvres travailleurs.

     La figure traditionnelle et classique du pauvre comme le misérable qui passe de porte en porte pour demander du pain est définitivement dépassée. Aujourd’hui, il faut avoir une figure moins romantique et plus réaliste. C’est la figure de celui et de celle qui cherche libération. C’est cette image critique qui sera le fondement d’une pratique concrète de lutte à l’appauvrissement. Sans elle, on demeurera toujours avec les solutions des générations passées pour une problématique moderne. Les premiers à applaudir n’en seront que les idéalisateurs, les planificateurs et les responsables du système économique actuel.

     c) Les pauvres exigent un projet social alternatif

     Puisque la situation des pauvres, le phénomène de l’appauvrissement, a une racine structurelle, il est évident que le changement, que la libération doit passer par une transformation des structures sociales qui empêchent les pauvres de grandir et de s’affirmer historiquement.

     Ce processus historique se réalise déjà au tiers-Monde. Qu’il suffise de regarder et d’analyser ce qui se passe en Afrique et en Amérique Latine. Les peuples s’organisent en vue d’une libération collective. J’en suis moins sûr du côté de l’Est en raison des pressions excessivement fortes pour l’économie de marché.

     1.2 Les pauvres socio-culturels

     Les pauvres pris dans leur sens réel sont donc ceux et celles dont leur travail est dissocié des moyens de vie, qui dépendent de ceux et celles qui possèdent ces moyens de vie et qui les exploitent. Cette conception nous a fait entrer dans une compréhension globalisante. Il faut cependant parler des formes spécifiques, celles de caractère socio-culturel. C’est la discrimination raciale, éthnique et sexuelle. Par exemple, les minorités étrangères, les déficients physiques et mentaux etc…

     Les pauvretés socio-culturelles doivent être comprises dans le contexte socio-économique car c’est celle-ci qui détermine fondamentalement celles-là et les pauvretés socio-culturelles accentuent la pauvreté réelle. Les pauvretés socio-culturelles ont leur consistance propre, leur autonomie relative mais sont articulées avec la pauvreté économique. On l’associe normalement à la pauvreté économique et c’est correct car elle doit être envisagée avec elle.

     1.3 Les nouveaux pauvres de la société industrielle

     La société industrielle a engendrée un nouveau type de pauvre. Ce sont les travailleurs étrangers, les jeunes fugitifs, les suicidaires, les vieillards abandonnés, les jeunes drogués…

     Ces nouveaux pauvres sont le fruit typique de la société industrielle bien que nous y trouvons aussi un potentiel contestataire d’une société d’abondance matérielle qui sature le corps mais vide l’esprit.

     Ces nouveaux pauvres ne doivent pas être compris non plus isolés du corps social. Ils doivent être compris à l’intérieur des conditions sociales et surtout des conditions économiques. A ces nouveaux pauvres, on ne pourra penser à une action effective libératrice de leur aliénation que dans une compréhension globale, i.e. libérant du système qui les aliène.

Conclusion

     Concluant cette partie, disons d’abord que parlant des pauvres socio-économiques, des pauvres socio-culturels et des nouveaux pauvres de la société industrielle, nous ne sommes pas en face de trois blocs juxtaposés mais bien de trois blocs qui s’articulent. Ce sont trois blocs qui devraient faire l’objet des intérêts et des luttes.

     Ainsi il est urgent de revoir notre conception du pauvre et de la pauvreté car nous ne pouvons pas le voir aujourd’hui comme on le voyait dans les générations passées. La pauvreté, aujourd’hui, est le fruit du développement contradictoire par lequel le riche devient de plus en plus riche et le pauvre de plus en plus pauvre. On l’a répété souvent. La pauvreté, aujourd’hui, est endogène, i.e. elle est interne au système économique et elle en est son produit naturel. Pauvreté signifie donc, aujourd’hui, oppression sociale et dépendance. En éthique, on dit injustice et péché social.

     Visualons, en quelques mots, le pauvre d’hier et celui d’aujourd’hui:

Hier                                                             Aujourd’hui

1. homme individuel: ce sont            1. Ce sont des classes, des masses

    des personnes, des cas…              (entité collective)

2. Abandonné par l’égoisme  du       2. Exploité par l’ambition des classes

  riche. On le laisse pauvre                  dominantes. On fait le pauvre

3. Il demande la charité: qu’on lui       3. Il demande justice: qu’il puisse

  donne du pain en ce monde              s’asseoir à la table avec les autres.

     Nous ne pouvons cependant pas nier que le pauvre d’hier existe encore aujourd’hui mais ce n’est pas le pauvre typique de notre monde actuel. Ainsi donc l’aumône est complètement dépassée et n’est pas la solution du problème de la pauvreté d’aujourd’hui.

     Si nous voulons envisager la pauvreté d’aujourd’hui comme celle d’hier, il faut admettre que la solution pour le pauvre consiste à attendre. C’est une question de temps et d’aide des autres. On n’a qu’à dire que tout est question de technique, d’investissements et de projets rationnels etc… Cette solution ne peut que produire encore plus de pauvreté.

     Si nous voulons par ailleurs envisager la pauvreté d’aujourd’hui, phénomène d’appauvrissement, dans une vision critique, seul un travail à la transformation du système social à partir des propres intéressés pourra faire changer la situation. Il s’agit d’une libération historique, d’un projet dans le temps et non pas seulement d’un développement économique. On est pauvre aujourd’hui non pas parce qu’on est en retard mais parce qu’on est dépendant.

II. Les inégalités sociales au Québec

     Dans cette deuxième partie nous allons jeter un regard rapide sur le Québec. Ce sont des considérations qui prennent figure d’amorce de réflexion. Je m’inspire d’ailleurs d’un texte de Simon Langlois, professeur à l’Université Laval. Ce texte a été publié dans le livre « La société québécoise après 30 ans de changement », publié sous la direction de Fernand Dumont. Dans cet article, Simon Langlois nous fait voir l’évolution des inégalités et des différences dans notre Québec contemporain, analyse qu’il fait à partir des mécanismes sociaux et des forces qui les affectent et qui ainsi impriment une direction. Il est bien évident que le paysage socio-économique du Québec a considérablement changé.

     2.1 L‘Etat

     Dans ces dernières années l’État a joué un rôle-clé dans les changements qui ont marqué la stratification sociale au Québec. Voyons-en quelques aspects.

a) D’abord le développement accéléré du système scolaire a favorisé une importante mobilité sociale. La population plus instruite a occupé des nouveaux postes. Cette mobilité sociale a été tellement grande qu’aujourd’hui on se pose la question à savoir si l’appareil scolaire est en mesure de continuer à soutenir cette importante mobilité scolaire collective comme ce fut le cas durant les années 60.

b) Puis dans les années 60 est née une nouvelle bourgeoisie d’affaire francophone. Ce phénomène a été un tremplin à de jeunes cadres le plus souvent d’origine modeste. Et l’État a favorisé cette émergence par une série de mesures et d’interventions comme la caisse de dépôt et de placement  jusqu’au Régime d’Épargne-Action.

c) Il faut signaler aussi la distribution des richesses car depuis60, l’État, tant fédéral que provincial, prélève et redistribue   une part croissante du revenu national. Rappelons que la part    du revenu personnel, en transferts directs à l’État, est passée   de 9,5% en 61 à 22,4% en 87 et que la part des revenus            personnels provenant des transferts de l’État aux individus est   passée, pour les mêmes dates, de 9,6% à 16,6%.

     A-t-on réussi, durant toutes ces années, à réduire les inégalités ? Je continue avec les mêmes informations fournies par Simon Langlois.

     1. Durant 20 ans, dit-il, on a assisté à une diminution des inégalités mais cette tendance s’est arrêtée au début des années 80. Depuis 10 ans, on essaie plutôt de neutraliser l’inégalité croissante des revenus privés et non plus de redistribuer la richesse.

     2. On constate, aujourd’hui, que les paiements de transferts ne profitent pas seulement aux plus démunis. En effet, en 85, 30% de tous les paiements de transferts sont allés à des familles dont le revenu était supérieur à la moyenne. On constate aussi que le caractère universel des programmes sociaux fait que les classes moyennes et supérieures accaparent maintenant une part plus grande de l’argent redistribué par l’État. Ainsi, on signale:

         – Au niveau de la famille, il y a eu diminution de la pauvreté dans les années 60-70 mais cette tendance s’est arrêtée autour des années 80;

         – Il y a aujourd’hui plus de personnes seules à vivre sous le seuil du faible revenu. Cependant cette proportion continue à diminuer;

         – Par contre, en général, la proportion des personnes à faible revenu a tendance à augmenter. Actuellement, au Québec, une personne sur 5 peut être classée comme étant sous le seuil du faible revenu;

         – Puis il y a augmentation de la population qui vit de l’aide sociale. Une personne sur 10 de moins de 64 ans est dépendante de l’État.

Conclusion: Dès maintenant, une deuxième  conclusion s’impose: nous vivons dans une société qui, depuis maintenant 10 ans, parvient plus difficilement qu’auparavant à combattre les inégalités et, conséquemment, lutte moins efficacement contre la pauvreté.

     2.2 Le travail

     Diverses constatations s’imposent au niveau du travail.

         a) D’abord le secteur tertiaire – service – continue sa poussée. En 61 il représentait la moitié des emplois alors qu’aujourd’hui c’est 3 sur 4;

         b) Quant aux travailleurs on les retrouve de plus en plus dans les très petites entreprises;

         c) Puis la structure professionnelle a connu de profonds changements depuis 60. Les emplois non qualifiés ont diminué et ont augmenté les emplois dans le secteur des      services personnels et de bureau. C’est donc la classe moyenne qui se fractionne. Alors qu’une partie d’elle continue d’améliorer sa situation, l’autre partie n’y parvient pas.

         d) En raison de la montée des petites entreprises, s’accentue la précarité du travail. En effet cette précarité se développe souvent en raison du fait que les petites entreprises sont éphémères. On retrouve aussi un groupement de travailleurs et de salariés           précaires parallèle aux permanents et aux réguliers, i.e. même travail sans avoir les mêmes avantages.

         e) Aussi le travail à temps partiel a augmenté. Il touche 13,6% de toute la population en emploi et, depuis 10 ans, ce sont les personnes entre 25 et 45 ans. Il faut ainsi admettre que le travail à temps partiel est de   plus en plus non volontaire. L’autre catégorie de travailleurs à temps partiel, ce sont des personnes qui reviennent sur le marché du travail voyant dans ce régime d’emploi une façon de concilier la vie active avec d’autres activités.  Dans cette deuxième partie de travailleurs à temps partiel, on peut dire, en général, qu’il s’agit de personnes qui connaissent une situation personnelle        privilégiée ou favorable.

         f) Enfin, en général, il n’est pas faux d’affirmer que les travailleurs les mieux nantis sont aussi ceux qui sont les mieux protégés.

Conclusion; Une troisième conclusion s’impose: globalement, on assiste depuis 10 ans, à une sorte de retour en arrière et à l’extension des formes archaïques de l’organisation  du travail que l’on croyait révolues comme la précarité, les salaires réels en baisse et l’absence de protection sociale.

     2.3 Les genres de vie

     Dans le passé la position occupée sur le marché du travail était la principale source du statut social comme aussi la principale source des inégalités. Aujourd’hui, c’est différent. Même si ce facteur demeure il y en a d’autres. En voici trois:

     a) La famille étendue a cédée la place à la famille nucléaire. Celle-ci est centrée sur le couple alors que les enfants occupent une place plus restreinte. La vie et le bonheur du couple passent avant tout. C’est un nouveau genre de vie.

         b) Le travail salarié des épouses a bouleversé la logique traditionnelle car le principe de l’égalité des salaires a remplacé le principe du salaire familial. Ceci a amené un autre nouveau  genre de vie et une nouvelle inégalité entre les ménages à deux revenus et les ménages à un seul revenu.

         c) Il y a aussi des événements qui marquent les modes de vie, notamment la rupture de l’union, et qui causent des difficultés. Ainsi 57% des familles vivant de l’aide sociale en 88 étaient monoparentales.

     2.4 Les générations

     Il nous faut considérer aussi les générations: alors que la situation relative des jeunes dans la société s’est détériorée, celle des adultes d’âge mûr s’est améliorée. Voici quelques constatations:

         a) Les revenus relatifs des jeunes qui travaillent à plein temps sont en baisse importante;

         b) Les jeunes qui travaillent à plein temps ont plus souvent que les autres accès à des emplois précaires, sans protection sociale et fréquemment sans avantages        sociaux;

         c) Les jeunes sont de plus en plus nombreux à travailler parallèlement à leur études à plein temps. Ils occupent 40% de tous les emplois à temps partiel;

         d) Depuis 81 la proportion des jeunes familles sous le seuil de faible revenu a dépassé celle des familles âgées. Cette proportion augmente toujours. Il y a donc un déplacement de la pauvreté;

         e) Enfin, l’accumulation du patrimoine accentue aussi les différences entre les groupes d’âge. Depuis 80, les personnes âgées de 55 ans voyagent de plus en plus à l’étranger. L’écart s’agrandit avec les jeunes de moins de 30 ans.

     2.5 Les sexes

     Si l’on a débattu la question des inégalités entre les hommes et les femmes, on ne s’attarde cependant pas aux nouvelles inégalités. En effet, comme l’homme est inégal dans sa position sociale, il en devient ainsi pour la femme. C’est une nouvelle inégalité qu’il faut considérer car la femme est présente aux deux bouts de l’échelle des statuts, i.e. dans les emplois moins qualifiés et dans la position supérieure. Ainsi nous pouvons dire que sur le plan individuel, les femmes tendent à se rapprocher des hommes qui sont eux-mêmes fortement inégaux entre eux. L’égalité des femmes avec les hommes implique donc plus d’inégalités entre les femmes.

III. Une pédagogie de travail

     Une analyse différente nous amène à des conclusions différentes et, conséquemment, à une manière différente de travailler. Ceci ne veut pas dire de changer nécessairement les actions car il arrive souvent que nous pouvons poursuivre avec les mêmes actions. Il est important que l’agir soit une conséquence de l’analyse faite. Une pédagogie doit donc suivre.

     3.1 Si le phénomène de l’appauvrissement est structurel, il faut d’abord impliquer les intéressés.

     – Personne n’enseigne quelque chose à personne; nous apprenons ensemble.

     – Éduquer, ce n’est pas introduire dans un monde déjà fait, c’est aider à transformer le monde.

     – L’éducation doit être une participation populaire au développement. Elle doit être une insertion critique des personnes dans un processus historique.

     – Les personnes, dans un processus d’éducation, doivent passer de la conscience magique et naïve à une conscience   critique, développant ainsi une nouvelle mentalité: celle de l’adhésion à la nécessité des transformations comme fondement pour le développement.

     – L’éducation ne doit pas amener l’être humain à des positions de tranquillité mais à la recherche en commun de la vérité en écoutant, en se questionnant et en recherchant.

         a) La première demande des pauvres est celle des nécessités de base: alimentation, travail, santé,  habitation etc…

              1) Dans la mesure où on répond aux demandes des  gens, par la participation de ces personnes, découvrir de petites solutions;

              2) Dans la pratique quotidienne de réponse aux demandes, nous courrons des risques: l’activisme qui donne sa réponse dans l’assistentialisme. Dans ce cas on ne fait que continuer le cycle de la dépendance.

         b) Il y a aussi la demande d’espace de rencontre. C’est un deuxième type de demandes. « Je viens ici parce que je me sens bien pour parler. Je me sens accueilli ». On veut un espace de liberté. Le pauvre a autant besoin de fraternité que de nourriture.

              1) Il est donc nécessaire de créer des services qui transforment l’ambiance: partage, aide mutuel, amitié, accueil.

              2) Un danger: former un groupe fermé, un oasis aliéné de la réalité.

         c) Un troisième type de demande se situe autour de la défense de ses droits et la nécessité de s’organiser.

              1) Il est nécessaire de reconnaître que les pauvres n’ont pas seulement des nécessités. Ils ont aussi des valeurs. Et ces valeurs doivent être reconnues et défendues.

              2) Le risque: peur de payer le prix pour son  audace.

     3.2 L‘éducateur

     Les pauvres ont un énorme potentiel de transformation mais ils vivent de grandes et nombreuses contradictions. Seuls, il leur est donc impossible de déclencher un processus. C’est alors que se fait sentir le besoin de l’éducateur, des organismes divers, des intervenants. Ces personnes ou ces organismes ont alors à définir leur place et leur rôle. Je crois qu’elles doivent être des personnes ou des organismes qui vont vers le peuple, qui s’insèrent dans leur problématique et qui, petit à petit, font un cheminement avec eux. Il se fait nécessaire qu’ils se situent à leurs côtés.

     Exprimons la différence des modèles de l’éducateur-animateur et de l’éducateur-paternaliste.

Modèles de l’éducateur

(animateur)                      (éducateur-paternaliste)

1. C’est comme une sage-femme.       1. C’est comme un père.

   Il aide la mère à donner vie.                   Il engendre le fils.

2. C’est comme un agriculteur.            2. C’est un artisan ou fabricant.

   Il entretient la terre pour                         Il manipule les choses pour en

   qu’elle produise de bons                       produire d’autres

   fruits.

3. C’est comme un médecin.             3. C’est comme un général.

   Il soigne le corps pour                          Il donne des ordres pour 

   qu’il conserve ou récupère                   avancer ou reculer.

   la santé.

     Le principal objectif de l’éducateur doit être la conquête de l’autonomie des pauvres. Pour ce motif, le véritable éducateur est appelé à disparaître. Ainsi, dès le début, c’est pour lui important de discerner les éléments suivants:

     1. les choses que les pauvres font seul;

     2. Les choses que les pauvres font avec l’éducateur;

     3. Les choses que seul l’éducateur est capable de faire et  qui, en conséquence, fait seul.

Conclusion

     En guise de conclusion, je dirais que si nous voulons réellement donner une contribution effective à la cause de l’appauvrissement, il nous faut admettre, dès le départ, que c’est une pure chimère de vouloir cheminer seul. Des choses pourront se faire mais elles tomberont vite, faute d’appui et de force collective. Les organismes communautaires doivent se donner la main et être capables et avoir l’audace de réfléchir ensemble sur leur pratique communautaire. Sans cela, sous l’étiquette de bonne conscience et de bonne volonté, on ne fera qu’accentuer le cycle de l’appauvrissement et l’État et les forces économiques n’en seront que plus satisfaits. Et plus, on se fera un devoir d’y contribuer financièrement.

                   Drummondville, mai 1992

                                 Victor Asselin, ptre curé

Mon apprentissage auprès des pauvres

                      Mon apprentissage auprès des pauvres

 Victor Asselin, prêtre 

« Appuyé par son évêque Mgr Raymond St-Gelais, diocèse de Nicolet, Victor Asselin partira pour le diocèse de Balsas, Brésil, le 31 janvier, pays où il a déjà travaillé pendant 22 ans. Il y demeurera 4 mois dans la perspective de déclencher un processus de recherche sur une nouvelle manière de vivre la Mission chez-nous et à l’extérieur » (Yvan Desrochers, prêtre, L’Église de Montréal, 117e année, 21 janvier 1999, no. 2)

 

         Mon apprentissage auprès des pauvres, la part de Jésus, l’objet d’une option ? J’aimerais réfléchir avec vous, aujourd’hui, comme chrétien. Ces réflexions me viennent surtout de mon apprentissage auprès des pauvres car ce son eux qui m’ont appris à mieux comprendre et mieux vivre l’Évangile.

Un rappel

         C’était en 1974, au Brésil. J’étais vicaire épiscopal du diocèse et coordonnateur de pastorale. Il me semblait que pour être davantage fidèle à ma vocation je devais habiter dans un quartier où les gens vivaient dans des maisons sur pilotis. J’y suis allé et je m’y plaisais. Les relations avec les gens étaient excellentes et je me sentais bien protégé par mon environnement malgré la prostitution, les vols et tous les problèmes connus en milieu de marginalité.

         Mais, au cours de la deuxième année, lors d’une conversation amicale à la maison, on me dit tout bonnement : « Vas-tu rester ici encore longtemps? » Cette question m’incommoda. Que sous-entendait-elle ? « Eh bien, voici, me dirent-ils, tu as les conditions de vivre en milieu meilleur que celui-ci et par ta présence ici, tu viens nous dire qu’il est bon de vivre dans ces conditions de misère. Sache que si tu ne quittes pas ce quartier, on te rejettera comme on rejette la misère. » J’étais encore sous le choc de la remarque. Et eux de continuer : « Si tu veux vraiment montrer que tu es avec nous, sors, va demeurer dans un lieu « normal » et continue d’être avec nous pour qu’ensemble nous trouvions des issues à la situation de misère. »

         J’ai alors compris que ma présence dans ce milieu exprimait un engagement qui ne reflétait pas encore le véritable esprit de l’Évangile. J’ai suivi les conseils des gens du quartier. Les vrais problèmes ont commencé. Ce furent des années difficiles et même très difficiles mais combien profondes et fructueuses.

La pauvreté, image de la création blessée

         L’expérience de 1974 m’a toujours accompagné et c’est ce que je continue de vivre avec des compagnes et des compagnons en milieu d’itinérance du Centre-Sud et du Centre-ville de Montréal. C’est cette expérience qui m’a ouvert les yeux et m’a appris que toute situation de pauvreté est une offense au Créateur. Dans le langage chrétien on dit que c’est « une situation de péché » car les divers visages de pauvreté sont les divers visages du mal.

         Peut-on aimer la pauvreté ? Peut-on aimer le mal ? Peut-on aimer ce qui défigure la personne humaine et la création ? Jésus est pourtant venu habiter les milieux de pauvreté et de souffrance ! N’est-il pas venu dire que la pauvreté est une bonne chose et que les pauvres sont les meilleurs ?

         Non et non. La pauvreté n’est pas aimable. Le visage du pauvre n’est pas aimable.

La pauvreté habitée par Jésus

         Quelle est donc l’originalité de l’Évangile si le visage blessé de la création et du pauvre ne sont pas aimables ? Je crois que c’est ici que le mystère de Dieu prend toute sa vigueur et son espérance. Jésus est « venu habiter » là où on avait fermé la porte. Jésus est venu habiter les milieux de pauvreté et de souffrance. Le visage du pauvre devient alors aimable et admirable non en lui-même mais parce qu’il cache le visage d’un Dieu plein d’amour pour sa création.

         L’Option de Jésus pour les pauvres ne repose nullement sur le bienfait de la pauvreté ou sur la pitié qu’Il aurait eu pour les pauvres mais sur sa volonté de faire surgir le NOUVEAU de la marginalité. L’option de Jésus devient donc un lieu privilégié de PRÉSENCE et d’appel à la présence. L’Évangile ne nous demande pas d’aimer le visage du pauvre mais de révéler et d’aider les autres à découvrir le vrai visage du Dieu caché dans le pauvre pour, peu à peu, faire resplendir les visages originels de la Création et du Créateur.

         Nous comprenons alors pourquoi le milieu de l’exclusion est le lieu par excellence de la révélation de l’Amour du Père. En effet, c’est un lieu où nous n’avons rien à défendre, un lieu de fragilité où le pouvoir réside dans la conscience de la dignité des personnes. Ce sont les lieux des figures, de l’orphelin – l’enfant de l’autre-; de la veuve – l’épouse de celui qui n’est plus – et de l’étranger – le résident d’ailleurs. En d’autres mots, le milieu de l’exclusion et de la marginalité est le chemin de l’ouverture à l’autre qui vit sans résidence, sans abri et sans famille et qui, conséquemment, conduit à l’AUTRE.

Pourquoi en est-il ainsi ?

         Jésus, fin pédagogue, a choisi un chemin qui, malgré les évidentes contradiction et sans brimer la liberté, invite à chercher et à découvrir le véritable visage de l’Amour.

a)     La marginalité, lieu du cri du pauvre

         Pour découvrir le visage de Dieu, il nous faut d’abord entendre le cri du peuple et apprendre à l’écouter. Le milieu des appauvris est un lieu où on entend des cris et les cris des pauvres et des marginaux sont les cris de Dieu. Et comment les entendre si nous ne vivons pas avec lui ? « J’ai vu mon peuple humilié… et j’ai entendu ses cris… Oui, je connais ses souffrances! » (Ex. 3,7) Il est là. Il a pris place. Il est venu habiter.

     Le cri du peuple est important. C’est lui qui prolonge le cri de Jésus sur la croix. Ce cri des pauvres est un cri de protestation lancé à la face de ceux et celles qui ne croient pas et n’espèrent pas. C’est un cri de douleur et de protestation mais aussi un cri de foi et d’espérance car il interpelle et exige un changement.

     C’est le cri du « gars » qui affirme avec vigueur : « Je n’ai jamais demandé d’être schizophrène; je n’ai jamais demandé d’être accompagné par un psychiatre et je n’ai jamais demandé de manger un paquet de pilules par jour ». Il avait raison de protester. Et les autres, en paroles d’encouragement, lui disaient : « oui, c’est vrai, mais tu n’en demeures pas moins un fils de Dieu ». C’est le cri aussi des itinérants qui protestent contre le temps des fêtes car « il nous oblige à penser que nous sommes oubliés ».

     Entendre et écouter le cri du peuple n’est-ce pas le premier pas pour découvrir le vrai visage du Dieu en qui nous croyons ?

b) La marginalité,  lieu de libération

     Les pauvres m’ont aidé aussi à prendre conscience de la misère qui m’habite et que sans cette prise de conscience, il m’est impossible de découvrir le visage de Dieu. Le milieu de l’exclusion est le lieu des misères humaines,. Vivre dans une telle situation c’est vivre de façon contraire à la volonté de Dieu. Pour un appauvri, c’est le forcer à vivre en situation de péché. C’est terrible et angoissant de penser à cela.

         Mais cette angoisse fait tellement mal aux tripes qu’elle fait naître une espérance. Tout devient possible car ce monde d’exclusion est habité par le Dieu de la vie. En effet, Jésus n’a pas trouvé de place pour naître sauf celle de l’étable et de la mangeoire.

     Le rejet a fait naître la VIE. La Résurrection a pris racine dans la souffrance pour lui en donner une réponse. « Je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’Ils l’aient en abondance ».

     Ensemble, prendre conscience de la misère et nous émouvoir à en être angoissé, n’est-ce pas le deuxième pas pour découvrir le Dieu de l’Espérance ? Le milieu des exclus nous permet de découvrir cette solidarité car la misère et la souffrance nous obligent à avoir besoin des autres.

c)     La marginalité, lieu privilégié d’engagement

         Et je me souviens du grand éducateur Paulo Freire qui insistait sur l’AGIR comme élément décisif pour une authentique conscientisation. Il ne faisait que rappeler le témoignage de Jésus quand il disait qu’ « il ne peut pas y avoir de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn 15,13) Ça me rappelle aussi le début d’une conversation avec un « gars » de la rue lorsque je suis arrivé à Montréal. Avant même de commencer la conversation il me demanda : « Es-tu capable de partager, toé? Si t’es pas capable, on n’a rien à se dire ! »

         Les milieux de marginalité sont des lieux d’engagement pour la justice et pour l’Amour. C’est pas évident de vivre avec les contradictions les plus flagrantes sans oser juger et aimer sans condition. Je réalise de plus en plus que c’est dans cette attitude que se réalise le changement le plus radical : le visage caché de Dieu chez le pauvre apparaît grâce à une qualité de présence et de service. Le visage du pauvre se transforme. Il devient celui d’un Jésus encore crucifié mais rempli de certitude et d’espérance.

         Voilà le miracle ! Les facettes multiples du visage du Dieu des chrétiennes et des chrétiens se révèlent. Le visage du Dieu d’AMOUR apparaît. C’est un visage d’Amour qui naît de la haine; c’est un visage de lumière qui naît de la noirceur; c’est un visage de tendresse qui naît de la brutalité; c’est un visage de compassion qui naît de l’insulte à un compagnon;  c’est un visage de partage qui naît de l’estime exagéré de soi …

         Qu’il est donc contradictoire de voir ce visage de Dieu Amour dans celui d’un toxicomane, d’une prostituée, d’un  sidatique ou d’un joueur compulsif! Et c’est pourtant le Dieu des chrétiennes et des chrétiens car c’est Celui de Jésus.

         Une présence en milieu d’exclusion et un amour inconditionnel au pauvre me semblent être l’agir le plus convainquant et le plus solidaire pour le changement motivé et désiré par la venue de Jésus.

Conclusion

         Opter comme Jésus pour vivre en milieu de pauvreté et d’exclusion n’est ni une consécration de la marginalité et ni une affirmation de l’excellence de la pauvreté mais une passion pour la communication et pour la communion avec Celui qui se cache sous le visage du pauvre et une solidarité avec ce dernier pour collaborer à l’édification de l’homme nouveau et de la Jérusalem nouvelle.

         Une présence permanente de l’Église en milieu de marginalité est un signe de santé car elle permet d’entendre constamment le cri du peuple qui souffre et qui réclame justice. N’est-ce pas ce cri qui oblige au changement et à la conversion ?

         Et quand ce cri n’est plus audible le simple fait de la pauvreté continue à interpeller car elle est une accusation de la non-réalisation du Plan divin dans le monde. Voir l’appauvri, l’exclu et le marginal est évangéliquement déstabilisateur. On ne peut pas supporter longtemps de voir le pauvre sans se laisser interpeller et se convertir.

         Les pauvres ne seraient-ils pas le tribunal de l’Église et de la société comme l’évoque Saint Mathieu dans le chapitre 25 de son Évangile?

Montréal, le 28 décembre 1998

Victor Asselin, prêtre

 

Où trouver le visage de JÉSUS ?

                              OÙ TROUVER LE VISAGE DE JÉSUS ?

     Les ambigüités de la vie et du quotidien nous poussent souvent à chercher plus profondément le sens des événements et les raisons qui justifient notre manière d’être et d’agir. C’était un jour de semaine, quelques jours avant Noël, et j’arrivais à une maison de chambres*. François était là, assis, et devait donner une réponse à sa mère qui venait de lui téléphoner pour l’inviter à un repas à l’occasion des Fêtes. « Qu’en penses-tu », me dit-il, « dois-je lui donner une réponse affirmative ou négative ? » « Ce qui m’écoeure là-dedans c’est que cette invitation arrive seulement en temps des fêtes. En dehors de ce temps, je n’ai pas de famille. »

     Le temps des Fêtes serait-il un temps de souffrance ou un temps de réjouissance ?

     Un temps pour les pauvres

     Le temps des Fêtes n’est-il pas un temps où l’on pense davantage aux pauvres ? On y prépare des milliers de paniers de Noël; on organise des guignolées; on recueille et on répare des jouets pour les enfants; on visite et on chante dans les résidences de personnes du troisième âge; on offre des banquets pour les familles et les célibataires recevant le B.S. et combien d’autres choses. Puis, quand tout est fini, on fait des statistiques. « Ce fut un succès, dit-on, car on a distribué cinq cents de paniers de plus que l’an dernier, on a recueilli trois cents kilos de plus de nourriture non périssable et les repas ont été fréquenté plus que jamais ».

     Oui, c’est vrai, il y a eu beaucoup de bénévolat, de générosité et de partage. On est satisfait car on a soulagé la misère pour quelques heures. Et pour la grande majorité des pauvres on est satisfait aussi car ce temps qui rappelle trop de souffrances est enfin terminé !

     Une question

     La pauvreté est-elle un bien ou un mal ? J’ai souvent entendu le rappel de ce verset de l’Evangile: « Il y aura toujours des pauvres parmi vous » comme si on voulait me rappeler qu’on a besoin des pauvres et qu’ils sont nécessaires. Ne voudrait-on pas justifier une manière de penser et d’agir ? Il m’arrive parfois de penser que la pauvreté est un bien car elle permet de développer le sens de la solidarité et de garder la conscience d’une dignité blessée.

     Mais pourquoi la pauvreté fait-elle l’objet d’une discussion toujours très animée ? Pourquoi est-elle un sujet très controversé? Pourquoi suscite-t-elle tant d’animosité ? Pourquoi fait-elle, de la part de Jésus, l’objet d’une option ? J’aimerais réfléchir avec vous, aujourd’hui, comme chrétien. Je désire partager avec vous quelques moments car mon apprentissage auprès des pauvres me laisse toujours en état de questions. Le milieu des pauvres est-il un lieu d’annonce de l’Évangile ?

Un rappel

     C’était en 1974, au Brésil. J’étais vicaire épiscopal du diocèse et coordonnateur de pastorale**. Il me semblait que pour être davantage fidèle à ma vocation je devais habiter dans un quartier où les gens vivaient dans des maisons sur pilotis. J’y suis allé et je m’y plaisais. Les relations avec les gens étaient excellentes et je me sentais bien protégé par mon environnement malgré la prostitution, les vols et tous les problèmes connus en milieu de marginalité.

     Mais, au cours de la deuxième année, lors d’une conversation amicale à la maison, on me dit tout bonnement : « Vas-tu rester ici encore longtemps ? » Cette question m’incommoda. Que sous-entendait-elle ? « Eh bien voici, me dirent-ils, tu as les conditions de vivre en milieu meilleur que celui-ci et par ta présence ici, tu viens nous dire qu’il est bon de vivre dans ces conditions de misère. Saches que si tu ne quittes pas ce quartier, on te rejettera comme on rejette la misère. » J’étais encore sous le choc de la remarque car je croyais avoir fait un choix important dans ma vie. Et eux de continuer: « Si tu veux vraiment montrer que tu es avec nous, sors, va demeurer dans un lieu « normal » et continue d’être avec nous pour qu’ensemble nous trouvions des issues à la situation de misère ».

     J’ai alors compris que ma présence dans ce milieu exprimait un engagement qui ne reflétait pas encore le véritable esprit de l’Évangile. J’ai suivi les conseils des gens du quartier. Mon engagement auprès d’eux me fit entrer dans une voie très étroite, celle de l’humilité et de la solidarité. Les vrais problèmes ont commencé. La lutte avec les pauvres c’est aussi une lutte contre les causes et les responsables de la situation. Ce furent des années difficiles et même très difficiles mais combien profondes et fructueuses.

La pauvreté, image de la création blessée

     L’expérience de1974 m’a toujours accompagné et c’est ce que j’essaie de continuer auprès de compagnes et de compagnons en milieu d’itinérance du Centre-Sud et du Centre-ville de Montréal. Cette première expérience m’a ouvert les yeux et m’a appris que toute situation de pauvreté est une offense au Créateur. Dans le langage de théologie chrétienne on dirait : c’est « une situation de péché ». Les divers visages de la pauvreté ne sont-ils pas les divers visages du mal?

     Peut-on aimer la pauvreté ? Peut-on aimer le mal ? Peut-on aimer ce qui défigure la personne humaine et la création ? Jésus est pourtant venu habiter les milieux de pauvreté et de souffrance! N’est-il pas venu dire que la pauvreté est une bonne chose et que les pauvres sont les meilleurs ?

     Non et non. La pauvreté n’est pas aimable. Le visage du pauvre n’est pas admirable.

Le pauvre habité par Jésus

     Quelle est donc l’originalité de l’Évangile si le visage blessé de la création et du pauvre ne sont pas aimables ? C’est peut-être ici que le mystère de Dieu prend toute sa vigueur et son espérance. Jésus est « venu habiter » là où on avait fermé la porte. Jésus est venu habiter les milieux de pauvreté et de souffrance. Le visage du pauvre devient alors aimable et admirable non en lui-même mais parce qu’il cache le visage d’un Dieu plein d’amour pour sa création.

     L’option de Jésus pour les pauvres ne repose nullement sur le bienfait de la pauvreté ou sur la pitié qu’Il aurait eu pour les pauvres mais sur sa volonté de faire surgir le NOUVEAU de la marginalité. L’option de Jésus devient un lieu privilégié de PRESENCE et d’appel à la présence. L’Évangile ne nous demande pas d’aimer le visage du pauvre mais de découvrir le vrai visage du Dieu caché dans le pauvre pour, peu à peu, faire resplendir les visages originels de la Création et du Créateur.

     Le milieu de l’exclusion est le lieu par excellence de la révélation de l’Amour du Père. C’est un lieu où nous n’avons rien à défendre, un lieu de fragilité où le pouvoir réside dans la conscience de la dignité des personnes. Ce sont les lieux des figures bibliques de l’orphelin – l’enfant de l’autre -;  de la veuve – l’épouse de celui qui n’est plus – et de l’étranger – le résident d’ailleurs. En d’autres mots, le milieu de l’exclusion et de la marginalité est le chemin de l’ouverture à l’autre qui vit sans résidence, sans abri et sans famille et qui, conséquemment, conduit à l’AUTRE.

Pourquoi en est-il ainsi ?

     Jésus, fin pédagogue, a choisi un chemin qui, malgré les évidentes contradictions, invite à chercher et à découvrir le véritable visage de l’Amour.

     a) La marginalité, lieu du cri du pauvre

         J’ai découvert que pour découvrir le visage de Dieu, il me fallait d’abord entendre le cri du pauvre et apprendre à l’écouter. C’est un lieu où il y en a des cris et ces cris sont des cris de Dieu. Comment entendre ces cris de Dieu si je ne vis avec les pauvres ? « J’ai vu mon peuple humilié… et j’ai entendu ses cris … Oui, je connais ses souffrances ! » (Ex. 3,7) Il est là. Il a pris place. Il est venu habiter.

     Comme le cri du pauvre est important! C’est lui qui prolonge le cri de Jésus sur la croix. C’est un cri de protestation lancé à la face de ceux et celles qui ne croient pas et n’espèrent pas mais aussi un cri de foi et d’espérance car il interpelle et exige un changement.

     C’est le cri du « gars » qui affirme avec vigueur: « Je n’ai jamais demandé d’être schizophrène; je n’ai jamais demandé d’être accompagné par un psychiatre et je n’ai jamais demandé de manger un paquet de pilules par jour ». Il protestait et avait raison. Et d’autres, en paroles d’encouragement, lui disaient: « oui, c’est vrai, mais tu n’en demeures pas moins un fils de Dieu ». C’est aussi le cri des itinérants qui protestent contre le temps des fêtes car « il nous oblige à penser que nous sommes oubliés. »

     Entendre et écouter le cri du pauvre n’est-ce pas le premier pas pour découvrir le vrai visage du Dieu en qui nous croyons ?

     b) La marginalité, lieu de libération

         Les pauvres m’ont aidé à prendre conscience de la misère qui m’habite et que sans elle, il m’est impossible de découvrir le visage de Dieu. Le milieu de l’exclusion est le lieu des misères humaines et c’est là que je dois apprendre à vivre. Le pauvre n’est-il pas forcé de vivre en milieu de péché ? C’est terrible et angoissant de penser à cela.

     Mais cette angoisse fait tellement mal aux tripes qu’elle fait naître une espérance. Tout devient possible : le monde de l’exclusion est habité par le Dieu de la vie. Jésus n’a pas trouvé d’autre place pour naître que celle de l’étable et de la mangeoire.

     Le rejet a fait naître la VIE. La Résurrection a pris racine dans la souffrance pour lui en donner une réponse. « Je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient en abondance ».

     Prendre conscience de la misère et s’émouvoir au point d’en être angoissé me semble bien un pas pour découvrir le Dieu de l’Espérance. Le milieu des exclus est un milieu de solidarité car la misère et la souffrance nous obligent à avoir besoin des autres.

     c) La marginalité, lieu privilégié d’engagement

     Je me souviens du grand éducateur brésilien Paulo Freire qui insistait sur l’AGIR. Pour lui c’est l’élément décisif pour une authentique conscientisation. Il rappelait le témoignage de Jésus qui disait : »il ne peut pas y avoir de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn 15,13). Ca me rappelle le début d’une conversation avec un « gars » de la rue lorsque je suis arrivé à Montréal. Avant même de commencer la conversation il me demanda: « Es-tu capable de partager, toé ? si t’es pas capable, on n’a rien à se dire ! ».

     Les milieux de marginalité sont des lieux d’engagement pour la justice et pour l’Amour. Ce n’est pas évident de vivre dans un milieu où les contradictions sont les plus flagrantes. Apprendre à vivre sans juger et à  aimer sans condition oblige à un changement radical. Le véritable visage de Dieu chez le pauvre ne se révélera que s’il rencontre en moi une qualité de présence et de service. Le visage du pauvre se transforme. Il devient celui d’un Jésus encore crucifié mais rempli de certitude et d’espérance.

     Voilà le miracle ! Les facettes multiples du visage du Dieu des chrétiennes et des chrétiens se révèlent. Le visage du Dieu AMOUR apparaît. C’est un visage d’Amour qui naît de la haine; c’est un visage de lumière qui naît de la noirceur; c’est un visage de tendresse qui naît de la brutalité; c’est un visage de compassion qui naît de l’insulte à un compagnon; c’est un visage de partage qui naît de l’estime exagéré de soi …

     Qu’il est donc contradictoire de voir ce visage du Dieu Amour dans celui d’un toxicomane, d’une prostituée, d’un sidatique ou d’un joueur compulsif ! Et c’est pourtant le Dieu des chrétiennes et des chrétiens car c’est Celui de Jésus.

     La présence en milieu d’exclusion et l’amour inconditionnel au pauvre me semblent être les éléments de l’agir transformateur et solidaire désiré par Jésus.

Conclusion

     Vivre en milieu de pauvreté et d’exclusion, comme Jésus, n’est pas une consécration de la marginalité et de la pauvreté mais une option passionnée pour la communication et la communion avec Celui qui se cache sous le visage du pauvre. Être solidaire du pauvre c’est édifier l’homme nouveau

     L’Église est en santé quand elle se fait présente en milieu de marginalité et c’est sûrement ce qui lui permettra d’être capable d’oser et de risquer. Se laisser interpeller par le pauvre c’est prendre un chemin qui libère. On ne supporte pas longtemps le regard du pauvre. S’approcher de l’appauvri, de l’exclu et du marginal est évangéliquement libérateur parce que déstabilisateur.

     Saint Mathieu au chapitre 25 de son Évangile donne l’adresse du Tribunal où tous et toutes seront jugés.

Montréal, le 28 décembre 1998

                                                                    Victor Asselin, ptre

* Il s’agit d’une résidence réservée aux itinérants de Montréal et administrée par l’équipe de l’Accueil Bonneau fondée par la communauté religieuse des « Sœurs grises » – religieuses de la Charité de Montréal.

  ** Diocèse de Pinheiro, Maranhão, Brésil