BRÉSIL – L’Église et les questions de politique agraire au Maranhão, Brésil – 2e et 3e parties

 

BRÉSIL – L’Église et les questions de politique agraire au Maranhão, deuxième et troisième parties

Victor Asselin

lundi 1er février 2010, mis en ligne par Dial

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Victor Asselin, prêtre missionaire au Brésil, revient, dans cette conférence prononcée à São Luis do Maranhão en octobre 2008, sur l’histoire de l’engagement de l’Église aux côtés des sans-terre. Ce texte, qui est celui d’un acteur et d’un témoin, a été publié en portugais (Brésil) sur AlterInfos-DIAL, le 10 août 2009. Nous avions publié le mois dernier la traduction française de la première partie. En voici les deuxième et troisième parties.


Deuxième partie – La lutte contre la pratique de la falsification de documents (grilagem)
La terre, champ d’action pour les communautés ecclésiales de base

La terre, la lutte pour la terre ou plus exactement la lutte contre le grilagem [1] a marqué la vie des CEB. Avec la Commission pastorale de la terre, les chrétiens et chrétiennes du monde rural avaient trouvé le moyen de définir leur identité, le visage paysan de l’Église dans le Maranhão, comme nous l’avons déjà indiqué. En ville il y eut une lutte semblable avec l’occupation du terrain urbain. São Luis est une île. Dans une île on n’envahit pas, on occupe le terrain.

1.- Un rappel

« Le 21 avril 1500, quand les Portugais arrivèrent ici, le pays qui allait s’appeler Brésil perdit l’autonomie de son territoire et le processus de grilagem commença.

« … La loi sur la terre (Loi 601 de 1850) a mis la terre en captivité – ici les terres n’étaient pas et ne sont pas libres, mais captives » écrivait José de Souza Martins [2]. Et il continuait : « Quand, le 31 mars 1964 ont changé les maîtres du pouvoir, s’est ouverte une nouvelle étape de falsification des documents de propriété de la terre. » [3]

Le grilagem au Maranhão doit être compris en sachant qu’il s’agit d’un problème structurel, planifié et encouragé.

2.- Quelques données historiques

Dès les années 30 s’était dessiné un plan d’intégration du nord de l’État de Goiás, aujourd’hui le Tocantins, à partir d’Anapolis. Dans les années 40, le projet de colonie agricole nationale de Goiás à Ceres, ouvert par l’Institut national d’immigration et de colonisation (INIC) – devenu ensuite SUPRA, INDA, IBRA et INCRA – devint une cible des faussaires dans le nord du Goiás, au sud du Pará et dans la région tocantine, Carolina, Estreito et Imperatriz. Dans les années 50 ce fut la construction de la nouvelle capitale, Brasilia et de la route Belém-Brasilia.

Que représentait Imperatriz au début du XXe siècle ? Fondée en 1852, elle fut élevée à la catégorie de ville en 1924. En 1950 elle comptait 1 152 habitants et, en 1960, 4 137 habitants. Et qu’en était-il de Santa Luzia do Tide (Clotilde) à la même époque ? Il existait des implantations très anciennes sur les rives du rio Zutiuá, mais Santa Luzia fut créée en 1951 par trois paysans venus de Pirapemas. Elle devint un village en 1959.

3.- Les grands changements et l’accaparement frauduleux des terres

Un changement radical se préparait dans toute cette région. Les terres du Maranhão qui avaient été attribuées (captives comme le disait José Martins) étaient convoitées par les représentants des intérêts de São Paulo, du Triangle de Minas Gerais et de l’État de Goiás. Les fraudes se multiplièrent. Il y avait là un véritable problème social et il fallait faire preuve d’imagination pour justifier et légaliser l’appropriation de ces terres. En fonction des besoins du moment, une série de lois et d’organismes nouveaux furent mis en place. Ce furent des années de violence extrême. Rappelons-nous quelques moments de cette histoire, pour aider à comprendre la situation du peuple du Maranhão et l’engagement assumé par les communautés ecclésiales de base pendant ces années. Je distinguerai trois étapes dans l’évolution de l’accaparement frauduleux des terres au Maranhão :

Première étape : 1956-64
Deuxième étape : 1965-68
Troisième étape : 1969-80

3.1.- Première étape du grilagem dans le Maranhão : 1956-64

En 1956, est prise la décision de construire la nouvelle capitale et la route Belém-Brasilia. Dès 1958, les premières tentatives de fraude apparaissent à Gurupi, Torre Segunda, Campo Alegre et Frades dans la partie ouest de l’État. Par la route Belém-Brasilia arrivèrent des paysans de la classe rurale moyenne, venant du Minas, de Bahia et de l’État d’Espiritu Santo. Ils employaient de la main d’œuvre et occupaient 200, 300,500 hectares. Les entreprises qui construisaient la route occupaient aussi des parcelles à des fins spéculatives.

Un climat de violence extrême régnait à Imperatriz. C’était un lieu de refuge sur la rive du Tocantins, repaire d’assassins en fuite et d’hommes armés. Pedro Ladeira était l’un d’eux. On disait de lui : « Il en tuait cinq et en gardait six ligotés pour les faire mourir le lendemain. »

Au début des années 60, la pratique de la falsification de documents s’installa. On créait des personnes fictives, on rédigeait des documents privés à partir d’inventaires qui n’avaient jamais existé. Ce fut la première étape de l’accaparement des terres où se distinguèrent les intérêts paulistes, représentés par le sénateur Orlando Zancaner de São Paulo. À la même époque, en 1963, le long de la section de route en construction, venant de Belém en direction de Brasilia, dans la commune de Turiaçu, l’usage de l’usucapion [4] se répandit, facilité par le juge José Ribamar Fiquene et l’utilisation des registres falsifiés de l’office notarial de Carutapera. José Ribamar Fiquene devint par la suite juge à Imperatriz.

3.2.- Deuxième étape du grilagem dans le Maranhão : 1965-68

En 1965 commença l’asphaltage de la route Belém-Brasilia et en 1966, le gouvernement brésilien autorisa l’armée de l’air des États-Unis à réaliser une cartographie aérienne du pays. Le faussaire João Inácio s’employait à vendre des terres aux États-Uniens.

Pendant cette seconde étape il y eut une aggravation de la fraude à Marabá, et Açailândia. Une grande migration se produisit, principalement du Piaui et du Ceará, mais également de Bahia, du Minas et de l’État d’Espiritu Santo. C’étaient en général de pauvres gens dont on disait : « Après les pauvres arrivent les faussaires (grileiros) ».

Le 27 octobre 1966, une loi fédérale incorpore au patrimoine de l’Union une bande de 100 kilomètres de chaque côté des routes fédérales construites, en construction ou en projet. Et le Gouvernement Sarney, à partir de janvier 1967 prend diverses décisions.

Trois des mesures prises par lui sont de première importance pour comprendre la suite des événements dans l’État du Maranhão. En octobre 1968, il crée la Délégation des terres à Imperatriz, en nommant Pedro Nunes de Oliveira délégué de l’organisme et Agostinho Noleto procureur. L’objectif de la Délégation : maîtriser les occupations de terres et établir les titres de propriété, en organisant les transferts du domaine public au domaine privé. Les falsifications se multiplièrent. Le 6 décembre 1968, il crée le SAGRIMA (Secrétariat de l’Agriculture du Maranhão) et nomme Lourenço Vieira da Silva secrétaire. Enfin, le 28 novembre 1969, il promulgue la Loi de la terre n° 2 979, qui autorise la vente des terres sans appel d’offres à des groupes organisés en sociétés anonymes, sans limitation du nombre des associés, chacun pouvant demander jusqu’à3 000 hectares.

Pour compléter le tableau, le 9 juillet 1970 fut créé par la Loi Fédérale 1110, l’INCRA (Institut national de colonisation et réforme agraire, organe suprême pour administrer les terres le long des grandes routes fédérales. À Imperatriz ce fut le commencement des passe-droits accordés aux grands propriétaires.

En 1968, il y avait eu l’affaire de la fazenda Pindaré. Exemple caractéristique de fraude aux proportions gigantesques, qui avait pour objet de faire main basse sur toutes les terres libres de l’État du Maranhão. L’inventaire notarié du 2e bureau d’Imperatriz était un faux : Pindaré ne fut jamais une fazenda et Faustino Pereira de Carvalho était un personnage fictif. En 1975, le juge fédéral, dans un procès ouvert par l’INCRA et par l’État, disait : « Quels sont ces misérables qui possèdent autant de biens que les plus importantes personnalités du Portugal ? »

3.3.- Troisième étape du grilagem dans le Maranhão : 1969-1980

À la fin des années 60 et au début des années 70, s’ouvre le premier tronçon de la route Açailândia-Santa Luzia. L’affaire Pindaré a des répercussions énormes. De grands projets agropastoraux voient le jour. La Délégation des terres était bien petite pour les grands appétits. Sarney, déjà sénateur, présenta la candidature de José Leite, du Pernambouc, à la mairie de Santa Luzia, ce qui ouvrit la porte aux entrepreneurs du Pernambouc dans la région. Le gouvernement militaire, le 1er avril 1971, établit par le décret-loi 1164 que la bande des 100 kilomètres de chaque côté des routes fédérales était une « zone de sécurité nationale ».

Pedro Neiva de Santana avait succédé à Sarney comme gouverneur du Maranhão. Il y eut une véritable ruée sur les terres de la région de Pindaré. Les cessions étaient faites avec une extrême rapidité. Pedro Neiva intronisa la falsification de documents. Il n’avait pas confiance dans les documents présentés, mais il était en face du puissant groupe des sénateurs Orlando Zancaner de São Paulo et Osiris Teixeira de Goiás, appuyés par le sénateur Sarney. Voulant attirer les investissements au Maranhão, il accueillit le groupe d’Ituiutaba (Minas Gerais), recommandé par le gouverneur du Minas, Rondon Pacheco. Cela donna le feu vert à Agostinho Noleto pour réaliser ce qu’il avait projeté aux alentours de 1968-69. Le juge Delfino Sipaúba, à Imperatriz, disait : Pourquoi ne pourrions-nous autoriser l’enregistrement de faux documents puisque « l’État lui-même les autorise » ?

Le 6 décembre 1971, la loi de l’État n° 3230 créa la COMARCO (Compagnie de colonisation du Maranhão), en incorporant à son domaine une zone de terres localisée sur les communes de Grajaú, Lago da Pedra, Vitorino Freire, Pindaré-Mirim, Santa Luzia et Amarante, estimée à1 700 000 hectares. Dans la région du Macaraçumé (Turiaçu), outre les 46 expropriations déjà en cours dans le secteur, furent réservés300 hectarespour installer 10 000 familles, le reste étant réservé pour les grands projets.

Le gouverneur suivant, Nunes Freire, ne voulait pas livrer les terres à des latifundiaires autres que ceux du Maranhão, mais, menacé de perdre son poste, il fut obligé de signer des faux.

La Délégation des terres, le SAGRIMA, l’INCRA et la COMARCO sont à l’origine du conflit social. Les forces s’affrontaient. Sous le gouvernement de Castelo entre en scène la COTERMA (avril 1979) au niveau de l’État et le GETAT (février 1980) au niveau fédéral. L’INCRA avait autorisé l’occupation de plusieurs demandeurs sur les mêmes terres. Maintenant, le GETAT devait résoudre ce problème. Au Maranhão, la COTERMA voulut apaiser le conflit social en faisant des transactions sur des terres de l’État. Pour accélérer le processus fut créée la CETER (1980), et le père Hélio Maranhão, lié directement au gouverneur, fut nommé comme médiateur entre les paysans et l’État.

Dans cette troisième étape des falsifications, en 1972, réapparurent les faux titres de propriété du temps du gouverneur Pedro Neiva de Santana, et Lourenço Vieira da Silva, secrétaire de l’Agriculture, fut autorisé à dûment les enregistrer.

Ce qui est évident, dans cette étape, c’est que la pratique des falsifications est partie d’un point et s’est propagée jusqu’à ce que soit atteint le but recherché au départ, c’est-à-dire s’approprier toutes les terres qui avaient été dévolues à l’État parce qu’elles avaient été jugées nécessaires pour le développement et la sécurité.

Ce rapide survol nous permet de vérifier la propagation des pratiques de fraude à l’intérieur du Maranhão. A partir d’Imperatriz, elles se dirigent vers Grajaú-Barra do Corda en passant par Porto Franco et par l’ancienne route Imperatriz-João Lisboa ; de nouvelles frontières s’ouvrent vers l’ouest avec la route Imperatriz Coquelândia, en passant par Cidelândia, Trecho Seco en direction de São Pedro da Agua Branca ; de même vers l’est, la route BR 222, Açailândia-Santa Luzia, en pénétrant dans les communes de Pindaré, Monção, Santa Inês, Bom Jardim e Viana et encore au long de la route Belém-Brasilia, pénétrant dans la Serra do Tiracambu, au sud de Carutaperaz.

4.- Opération nettoyage de la zone. Violence

Toute la zone des usurpations était habitée par des paysans et les communautés ecclésiales de base y étaient actives. Il fallait s’en débarrasser. L’opération nettoyage de la zone est une histoire sanglante et indigne de l’être humain qui a droit au respect. Pedro Ladeira, criminel fuyant la justice du Minas Gerais, fut la pièce maîtresse, avec la Délégation des terres, les représentants de la justice et de la police d’Imperatriz, du véritable massacre qui fut perpétré dans la zone du Pindaré.

4.1.- La chasse aux occupants

Faire la chasse aux occupants pour les éloigner de la zone était l’objectif. Divers moyens étaient employés comme jeter des graines de mauvaises herbes par avion ou hélicoptère sur la plantation de riz des paysans. La police saisissait les carabines, les armes de chasse ou les ustensiles ordinaires nécessaires pour le travail des champs, tels que couteaux, faux, serpes. Tout cela était souvent accompagné de menaces de mort : « J’ai un cercueil pour toi et un autre pour ta famille » ou « j’ai déjà tiré sur le frère du Dr Jurandir… avec vous cela ne vaut pas la peine de se salir. Il suffit de vendre une vache et, avec l’argent, de payer un tueur ».

Quand les faussaires (grileiros) et ceux qui les accompagnaient rencontraient une résistance, ils venaient envahir, détruire et brûler les récoltes avec l’appui de la police. Ils s’emparaient des occupants et les emmenaient à la prison d’Imperatriz. Ils se présentaient parfois de nuit comme des policiers fédéraux, encerclaient les maisons et les fouillaient.

Le sergent Furrupa fit beaucoup d’horreurs dans le pays. Il tua, humilia les pauvres gens, abandonna une femme qui se perdit dans les bois et brûla les maisons dans la région de Buriticupu. La police militaire d’Imperatriz recevait de Pedro Ladeira une somme d’argent mensuelle. Ils réussirent à enrôler quelques paysans pour en faire des agents de vente des terres ou des tueurs. Les Bonfim (Resende) en sont un exemple. Ils recrutaient également des tueurs en dehors de l’État. C’était véritablement le crime organisé.

Il est difficile d’évaluer le nombre de morts dans la région du Pindaré. Les habitants parlent d’un nombre incalculable. Quincas Bonfim en fit tuer 7 en un seul jour. Il coupa les oreilles des morts et en fit étalage. On dit que Bonfim en a tué plus de 80. Dans les bois de la fazenda Cacique furent découverts des cadavres. Dans la fazenda des frères Valle sont morts plus de 100 travailleurs agricoles et dans la fazenda voisine d’Olynto Garcia il y avait un cimetière.

Une des autorités d’Imperatriz me disait que dans la ville il fallait compter trois morts par nuit et que la police elle-même faisait partie des commandos. Un habitant ajoute : « Personne n’avait le courage de sortir la nuit avant l’allumage des éclairages publics. On rencontrait beaucoup de morts dans les rues sans la peau du visage pour qu’ils ne soient pas reconnus. »

Dans les cas de grande résistance, c’était le massacre, car on inventait une prétendue subversion et on tuait les responsables… Le fait est que, bien qu’ils aient mis de leur côté toute la force politique, économique, judiciaire et militaire, les faussaires (grileiros) n’arrivaient pas à faire partir les nombreux occupants. C’est ainsi que, dans la région de Buriticupu, on eut l’idée d’inventer un mouvement subversif. Désigner les occupants comme des terroristes serait le seul moyen de résoudre le problème et de les éloigner de la zone. Ladeira disait : « Nous pourrons tuer sans que ce soit un crime ». Les occupants furent surpris par des rafales intenses de mitraillettes et des tirs de fusils nourris. Quelques paysans passèrent la nuit dans les bois. Tous les paysans trouvés étaient pris et molestés. L’opération dura presqu’une semaine et les paysans furent accusés de subversion, et emprisonnés, sans pouvoir communiquer avec quiconque.

La mort du leader syndical João Palmeira est un exemple de la violence exercée envers les paysans. Un jour, João Palmeira fut surpris avec ses collègues dans son champ à l’heure du déjeuner par une bande de tueurs. Sans un mot, la fusillade commença. Palmeira fut criblé de balles. Comme il n’était pas mort sur le coup, les tueurs l’achevèrent au couteau. José Viana qui voulut le secourir mourut aussi. Après le massacre, Ladeira lui-même passa par la maison de la femme de João Palmeira « en disant qu’on pouvait aller chercher les corps de ceux qui étaient morts dans les bois. »

La veuve alla parler au commandant du Bureau 50 bis qui lui dit : « Il aurait pu être mort depuis longtemps puisqu’il vivait sur les terres d’autrui. » Dans une lettre au président Geisel, la veuve écrivait : « J’aimerais préciser à Votre Excellence que c’est en vain que des enquêtes seraient lancées, parce qu’elles n’établiraient jamais la vérité… Je veux croire que Votre Excellence sait que le président de l’INCRA, Lourenço Tavares Vieira da Silva est très proche des faussaires qui infestent cette région, notamment de ceux qui viennent de l’État du Minas Gerais. »

4.2.- Recrutement des travailleurs

Une autre méthode employée pour « nettoyer la zone », comme on disait, fut le recrutement de travailleurs. Par exemple, Pedão, délégué de la police d’Açailândia, recrutait des travailleurs pour déboiser, et les tuait quand le terrain était nettoyé. Un habitant disait : « c’était horrible ! ». Dans une fazenda, 30 travailleurs avaient été embauchés. Ils firent le travail jusqu’au bout, obtenant comme acompte seulement le nécessaire pour leurs dépenses. Au moment de la paie, Zé Cândido fit encercler les ouvriers agricoles par ses hommes et mettre le feu. Ils furent tous brûlés dans les bois.

« Le crime a un côté miraculeux : il n’y a pas de coupables et personne ne sait rien. L’assassin n’apparaît jamais et celui qui est au courant ne dit rien. C’est celui qui meurt qui est considéré comme le criminel. Ici, il faut se faire passer pour un idiot ou un lâche. Entendre et oublier, sinon c’est la mort. »

Troisième partie – Réflexions sur l’engagement des chrétiens et des chrétiennes des communautés ecclésiales de base

Les communautés ecclésiales de base (CEB) sont de véritables écoles d’apprentissage et la terre est le champ de la mise en pratique de leur foi. Cette pratique a été fertile en découvertes. J’en présenterai quelques-unes qui me paraissent importantes.

1.- Quelques découvertes

1.1.- Religion et foi chrétienne sont différentes

Les membres des Communautés de base ont découvert que la foi chrétienne a une identité qui la distingue de la religion et que l’Évangile n’est pas une religion. La pratique a enseigné que la foi chrétienne ne consiste pas seulement à parler d’un engagement religieux, mais qu’il s’agit d’un choix de vie qui, selon l’Évangile de Jésus, implique une décision qui englobe tout. La foi chrétienne est une adhésion à un projet qui exige un choix total. Et ce projet est celui de Jésus. La foi n’est pas un acte quelconque parmi de nombreux autres ni un choix restreint à un aspect de la vie. C’est une inspiration qui devrait orienter la vision, le discernement, les attitudes et la pratique des personnes, des groupes ou des communautés. Avoir la foi, c’est entrer avec Jésus dans l’aventure du Royaume, c’est construire le Royaume avec Lui, et faire avec Lui le chemin pour qu’advienne le Royaume.

1.2.- Religion et politique vont de pair

Les chrétiens et les chrétiennes ont commencé à comprendre que la foi chrétienne établit une relation, non seulement avec le Père de Jésus, mais encore avec son œuvre, la Création. Ils ont découvert ainsi la diagonale qui relie foi et politique. Pour eux, parler de politique c’est parler de la foi vécue dans l’action sociale, c’est parler de l’engagement dans la société civile, c’est parler de la participation du peuple dans la vie publique. Si l’on entend la foi dans ce sens, il n’y a pas de problème pour dialoguer avec tous et toutes, et même avec ceux et celles qui ont des références et des valeurs autres que celles de la foi chrétienne. Les communautés ecclésiales de base commençaient à vivre d’une manière œcuménique.

1.3.- Politique, question vitale pour les CEB

Les membres des CEB en arrivèrent à définir la politique comme une question vitale pour elles. Plus que jamais, il devint impératif de lui donner la priorité et de la mettre au premier plan ce qui impliquait d’être présents dans les situations les plus révoltantes des masses « sans emploi, sans toit, sans terre », et des « sans » de toutes sortes. La politique est une exigence de la foi chrétienne. C’est la pratique d’amour du Samaritain.

1.4.- Évangile et politique ont le même objectif

La politique est au service de la pleine réalisation de l’être humain et de tous les humains, au service de leur bien-être. Aussi doit-elle se préoccuper, en premier lieu, du peuple qui vit marginalisé, privé de toute participation dans la société. C’est aussi l’objectif de l’Évangile qui s’exprime dans le choix des pauvres. Cette convergence est à la source de leur lutte contre le grilagem et en faveur de l’accès à la terre. Et il n’y avait pas de meilleure inspiration que l’Évangile de Jésus-Christ pour soutenir leur lutte quotidienne, car Lui-même avait fait le choix des exclus comme pédagogie pour la recherche du bien commun. Évangile et politique se donnent la main pour faire progresser la justice.

Dans ce contexte, la foi des chrétiens et des chrétiennes a mûri. Ce fut le fruit d’un long cheminement. Enraciné dans l’action catholique de la génération précédente, il s’est poursuivi sous l’inspiration du Concile Vatican II. Les Communautés ecclésiales de base ont pris le risque de vivre l’Église d’une manière différente. Comme le disait Dom Pedro Casaldáliga : « c’est la manière qu’ont découverte les pauvres pour être Église ».

2.- Difficultés

La pratique de l’articulation foi et vie fut, et reste encore, semée de nombreuses difficultés, car la foi et la vie sont comme deux chemins parallèles. Nous soulignons deux difficultés vécues par les communautés ecclésiales de base dans leur pratique politique : la prévalence du projet personnel dans l’exercice du mandat et l’éloignement des agents de l’Église vis-à-vis des militants.

2.1.- Prévalence du projet personnel en politique

La politisation des communautés a conduit certains chrétiens et chrétiennes à s’engager dans des partis politiques et quelques-uns à assumer un mandat. Pour ceux-ci, il y eut ambigüité sur la manière d’exercer ce mandat. Le changement de mentalité attendu ne se produisait pas, de sorte que l’exercice du pouvoir continuait à se légitimer par la logique traditionnelle de la politique et non pas par le souci de l’intérêt général. On faisait en pratique ce que l’on condamnait en théorie. En d’autres termes, l’exercice du pouvoir a manqué de cohérence. Pour beaucoup, le projet personnel passait au premier plan. Les motivations évangéliques qui devaient justifier l’agir des chrétiens dans l’exercice du pouvoir disparurent en chemin.

2.2.- Les agents de l’Église s’éloignent des militants politiques

L’engagement de chrétiens et de chrétiennes dans la militance politique engendra une résistance de la part des responsables conservateurs de l’Église. Une pression s’exerça sur ces militants pour qu’ils s’écartent de l’engagement politique. « Nous devons, leur disait-on, séparer l’action pastorale de l’engagement politique », mais les communautés pensaient différemment.

Certains membres choisirent de s’éloigner silencieusement et les autres furent récupérés par le pouvoir officiel. La voix de la hiérarchie de l’Église s’affaiblissant, les CEB perdirent la visibilité qui leur était garantie par le prestige de cette même hiérarchie.

En conclusion de ces réflexions, nous pouvons dire que, malgré les échecs rencontrés, l’Église a acquis de l’expérience. Dans un séminaire d’évaluation réalisé en juin 2002 à Balsas, en présence de chrétiens et chrétiennes du Maranhão, il a été dit :

« Nous sommes sûrs de notre force et, malgré tout, nous avons marqué des points. Certains responsables persévèrent et d’autres recherchent une formation qui les aide à vivre leur foi en cohérence avec leurs choix. Nous avons gagné aussi parce que nous avons découvert le chemin qui relie la foi et la vie, la religion et la politique. Enfin nous avons développé une éducation de base qui a pris racine et l’esprit de la démocratie et la lutte pour la terre ont beaucoup progressé. »

Que sont devenues aujourd’hui les communautés ecclésiales de base ? Je n’accompagne plus leur parcours. Dans mes allées et venues, je rencontre des chrétiens et des chrétiennes, adeptes d’une pratique religieuse spectaculaire et émotionnelle, et je rencontre aussi des personnes sensibles aux situations de pauvreté et de marginalisation vécues par la majorité du peuple. Celles-ci, je sens qu’elles sont engagées dans la transformation de la société et l’élaboration d’un nouvel ordre sociopolitique, en trouvant dans l’Évangile leur source d’inspiration. Elles s’engagent dans les « politiques publiques ». C’est l’Évangile qui se fait présent dans les questions temporelles.

3. Défis

Je ne pourrais pas terminer cette conférence sans lancer quelques défis aux Églises, à commencer par la mienne, la nôtre, l’Église catholique.

3.1.- La foi chrétienne met au défi l’exercice du pouvoir

« Celui qui veut être grand parmi vous doit se faire votre serviteur », disait Jésus.

Le pouvoir ne peut s’exercer qu’en vue du bien commun, car le véritable pouvoir réside dans la dignité de la personne humaine. Il ne s’exerce pas en s’imposant, par arrogance, égoïsme et ambition, mais dans la gratuité de l’amour. Un tel exercice du pouvoir aujourd’hui suppose une articulation efficace avec la société civile pour continuer à construire l’État démocratique de droit, qui est lui-même signe du Royaume. Le pouvoir exercé au sein des Églises est-il source d’inspiration pour une construction de la démocratie ?

3.2.- La foi chrétienne met au défi l’ordre de nos priorités

La foi chrétienne rappelle que le bien commun ne peut se conquérir que par une lutte permanente en faveur d’un projet au service des personnes, et jamais à l’encontre des personnes. Pour que ce projet reste en accord avec l’Évangile, l’engagement requiert une lutte contre l’injustice associée à un effort permanent d’amour de son ennemi. L’Église catholique doit revoir sérieusement ses priorités. Inspirée par l’Évangile, elle influencera le milieu politique et aidera les hommes politiques à découvrir que leur mission, comme l’affirmait Paul VI, « est l’exercice par excellence de la charité ».

3.3.- La foi chrétienne met au défi la pratique quotidienne

La foi chrétienne dynamise le processus de changement, en alimentant l’espérance au cœur de la patience historique, sans exiger l’efficacité et des résultats immédiats. La précipitation éloigne les personnes et souvent les empêche d’assumer leur rôle de protagoniste de leur propre histoire. L’espérance n’est pas une simple répétition de ce qui s’est passé auparavant, mais c’est un futur ouvert sur un nouveau et meilleur commencement. Quelle richesse pour un peuple que de conquérir son avenir !

La foi chrétienne rappelle que nous portons avec d’autres une utopie, un rêve qu’aucune médiation historique n’épuisera. Nous portons l’espérance qui provient de la certitude que, dans ce puits de la vie, dans l’histoire, Jésus-Christ s’est déjà immergé. Nous avons l’espérance que cette construction du Royaume se réalisera. Est-il vrai que notre espérance inspire le monde d’aujourd’hui, le milieu dans lequel nous vivons ?

3.4.- La foi chrétienne met au défi la religion

La foi chrétienne questionne la religion. Au nom de quel dieu la religion pourrait-elle refuser l’union des chrétiens et des chrétiennes autour de réformes et de changements profonds ? Au nom de quel dieu la religion pourrait-elle encore justifier le processus séculaire de domination et de conformisme ? Au nom de quel dieu la religion pourrait-elle renoncer à sa voix prophétique pour des faveurs reçues ou à recevoir ? Au nom de quel Dieu la religion accorderait-elle prestige et privilèges en contrepartie d’une soumission ?

3.5.- La foi chrétienne met au défi du dialogue

Que dire à propos du dialogue ? Nous, catholiques, chrétiens et chrétiennes, ne sommes pas les seuls à lutter pour construire le Royaume. Il existe bien des gens, de diverses religions et de divers autres mouvements même sans référence religieuse, qui ont l’esprit de la vie. En raison de notre foi, nous sommes incités et poussés à construire le Royaume avec toutes ces personnes de croyances et de références différentes des nôtres. En raison de notre foi, nous sommes partenaires. Nous n’avons ni le privilège ni la responsabilité de construire seuls le Royaume. Nous sommes tous et toutes appelés. L’esprit qui doit nous guider est celui du dialogue, dans une convergence des forces et une complémentarité des inspirations. L’Esprit souffle où il veut, aussi bien dans les religions qu’en dehors d’elles. L’œcuménisme, le dialogue interreligieux et la capacité de dialogue avec celles et ceux qui trouvent leur inspiration en dehors même de la religion sont non seulement possibles et opportuns, mais encore nécessaires car personne n’épuise l’ampleur de la tâche de construction du Royaume dans le champ social. La pratique des communautés ecclésiales de base a ouvert cette voie, la voie de l’authentique Évangile de Jésus-Christ. Mais comment faire pour instaurer un véritable dialogue ?

Faisons le vœu de voir l’Église catholique et avec elle les autres églises chrétiennes, devenir des instances de dialogue avec la société, réunissant dans une même communion tous les artisans du Royaume.


Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 3094.
Traduction de Lucile et Martial Lesay pour Dial. Version française relue et complétée par l’auteur.
Source (portugais) : Conférence prononcée à São Luis do Maranhão, Brésil, en octobre 2008 et publiée sur AlterInfos-DIAL le 10 août 2009.

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Notes

[1] Le grilagem est le processus de fraude utilisé pour justifier la propriété de la terre en présentant de faux titres de propriétés. Le nom de grilagem vient d’une technique de vieillissement des documents destinée à les faire paraître plus authentiques : on place les titres dans une boite avec des grillons ce qui finit par donner aux documents un air ancien. Le grilagem requiert une alliance des forces (avocats, juges, politiciens etc…) contre le travailleur rural.

[2] José de Souza Martins est professeur titulaire de sociologie à la Faculté des lettres et sciences humaines de l’Univerisité de São Paulo, Fellow de Trinity Hall et professeur titulaire de la Chaire Simon Bolivar de l’Université de Cambridge, Angleterre, en 1993-94. Il a publié plusieurs livres sur la question de la terre au Brésil, et notamment, Reforma agrária : o impossível diálogo (« Réforme agraire : le dialogue impossible »), São Paulo, Editora da Universidad da São Paulo, 2000.

[3] José de Souza Martins, Reforma agrária : o impossível diálogo, São Paulo, Editora da Universidad da São Paulo, 2000, p. 12.

[4] Le terme juridique « usucapion » signifie prescription acquisitive, c’est-à-dire la possibilité d’obtenir la propriété d’un bien du seul fait de son usage paisible et ininterrompu pendant une période déterminée.

 

BRÉSIL – L’Église et les questions de politique agraire au Maranhão, Brésil – 1ère partie

 

BRÉSIL – L’Église et les questions de politique agraire au Maranhão, – 1ère partie

Victor Asselin

vendredi 1er janvier 2010, mis en ligne par Dial

Victor Asselin, prêtre missionaire au Brésil, revient, dans cette conférence prononcée à São Luis do Maranhão en octobre 2008, sur l’histoire de l’engagement de l’Église aux côtés des sans-terre. Ce texte, qui est celui d’un acteur et d’un témoin, a été publié en portugais (Brésil) sur AlterInfos-DIAL, le 10 août 2009. Nous publions ici la traduction française de la première partie. Les deuxième et troisième parties paraîtront dans le numéro de février.


Qu’il me soit permis, en rappelant l’histoire ecclésiale des années 60 à 90, de dédier ces lignes et de rendre hommage aux travailleurs et travailleuses de la zone rurale de l’État du Maranhão [1] et de la périphérie de São Luis. Leur courage et leur lutte ne peuvent nous inspirer qu’un sentiment d’indignation devant une si grande corruption et de reconnaissance pour le don de la vie de tant de victimes.

Le titre qui m’a été proposé est : « Les Églises chrétiennes et les questions de politique agraire au Maranhão ». Il m’est difficile de traiter le sujet de manière exhaustive, car mon propos n’est pas le résultat d’une longue recherche. C’est plutôt le fruit d’une expérience de vie. J’ai consulté quelques notes que j’avais gardées et j’y ai joint les souvenirs que ma mémoire a conservés. Je parlerai exclusivement des communautés de base (ainsi s’appelaient-elles à l’époque), dans les zones rurales et dans l’île de São Luis, comme d’une façon neuve d’être Église ou, selon l’expression de Dom Pedro Casaldáliga, « la manière qu’ont trouvée les pauvres d’être Église ».

Donc je ne traiterai pas de l’action traditionnelle de l’Église dans la zone rurale ; je n’aborderai pas non plus l’action de l’Église dans la ville de São Luis au moment où ont commencé les occupations de terrains urbains.

Dans un premier temps, je décrirai l’action des communautés de base au Maranhão en quatre périodes :

 Avant 1968 ;
 1968-1975 : temps de la découverte de leur identité ;
 1976-1989 : temps de la réflexion approfondie sur la foi et la vie, la religion et la politique ;
 Après 1989 : temps d’hésitation.

Dans une deuxième partie, je traiterai le problème de la terre à l’époque et la violence exercée sur les travailleurs et travailleuses en milieu rural.

Dans une troisième partie, je retiendrai quelques points qui me paraissent importants comme résultats de l’action des communautés et je conclurai en formulant quelques défis qui se posent à l’Église du Maranhão.

Première partie – L’église catholique

1.- Avant 1968 : temps de gestation des communautés de base

Au Maranhão, à la fin des années 60, existaient l’archidiocèse de São Luis, trois diocèses et cinq prélatures : Caxias, Grajaú, Carolina, Pinheiro, Viana, Balsas, Bacabal et Cândido Mendes (aujourd’hui appelé Zedoca). Dom Mota succéda à Dom Delgado en 1964 comme archevêque. Dom Fragoso, auxiliaire de Dom Delgado, fut nommé à Crateus et Dom Edmilson arriva en 1966 comme auxiliaire de Dom Mota. Tous les évêques des diocèses et des prélatures, à l’exception de Cândido Mendes, étaient des religieux, et, sauf à Caxias et à Bacabal, étaient des Italiens. Plus tard furent créés les diocèses de Coroatá, Brejo et Imperatriz.

Dom Delgado et son auxiliaire étaient très intéressés par les questions sociales et ils encouragèrent clairement le développement de l’éducation de base. Le laïcat militant de l’Action catholique, à l’œuvre dans la société, ainsi que la direction de la Conférence des évêques, se montraient favorables aux « Réformes de base » proposées au début des années 60 par les autorités gouvernementales. Paulo Freire avait lancé, avec la « pédagogie des opprimés » [2], le « Mouvement d’éducation de base » (MEB). S’y étaient engagées l’ACO (Action catholique ouvrière) dans la ville de São Luis, ainsi que l’ACR (Action catholique en milieu rural). Mais le coup d’État du 31 mars 1964, imposé par la force militaire, fit avorter le projet.

L’annonce d’un Concile œcuménique, faite par le pape élu en 1958, Jean XXIII, a engendré de nouvelles attentes. Il y avait des questionnements sur l’un des modes d’assistance religieuse de l’Église catholique aux populations de la zone rurale du Maranhão, la dispense d’obligation (« desobriga ») [3]. Quelques inquiétudes s’exprimaient dans la prélature de Pinheiro, à la fin des années 50, après l’arrivée des missionnaires canadiens. Mgr Gérard Cambron fut celui qui ouvrit le dialogue.

Les années de la tenue du Concile Vatican II aidèrent les prêtres à comprendre la nécessité de transformer la façon d’être Église. Une attention permanente était portée aux débats du Concile. Un mouvement de création de petites communautés commença, en particulier dans les zones rurales, sous l’impulsion de catéchistes dûment formés à cet effet. C’était une tentative de décentralisation du pouvoir du curé de paroisse. Il s’agissait pour ces communautés de diriger les activités religieuses et d’organiser les visites du curé en préparant les adultes au mariage et les parents au baptême de leurs enfants. Cette nouvelle pratique apparut en plusieurs paroisses de la Prélature de Pinheiro et de Balsas et, par la suite, dans les paroisses de la zone rurale de ce qui était alors l’archidiocèse de São Luis, et qui est devenu en grande partie le territoire des diocèses de Brejo et de Coroatá.

Il y avait quelques communautés vivantes à l’intérieur des communes de Rosario et d’Itapecuru. Je veux rendre un hommage particulier aux communautés de la région qui ont survécu à cette époque, malgré le manque d’accompagnement. C’étaient des communautés qui présentaient des caractères spécifiques. Dans cette région se signalaient des dirigeants comme Calixto, Justo, Davi et d’autres qui les rejoignirent plus tard.

Le Concile Vatican II fut l’occasion pour les évêques d’établir entre eux des relations. Nous savons que Dom Helder Camara fut un rassembleur persuasif pour les évêques latino-américains pendant leurs séjours à Rome. Durant cette période, les évêques comprirent la nécessité d’une pastorale plus organisée. Ce fut le début d’un processus de planification de l’Action pastorale au Maranhão et quelques diocèses prirent l’initiative de tenir annuellement une Assemblée pastorale diocésaine, réunissant laïcs, religieux et prêtres. La petite communauté, dite de base, qui existait déjà dans certaines zones sur le mode expliqué ci-dessus, était vue comme un substitut à la dispense d’obligation, ou en d’autres termes, un substitut à la paroisse. Cette situation provoqua une tension entre les tenants de chaque camp, créant parfois des difficultés pour agir entre les responsables et animateurs des communautés de base d’une part, et d’autre part les curés de paroisse qui restaient fermement attachés à l’action traditionnelle.

Ce fut une période où l’action de l’Église fut souvent remise en question. Un temps riche en recherches. Il fallait dépasser la situation antérieure.

2.- Les années 68 à 75 : Temps de découverte d’une identité

En 1968 commença une nouvelle étape : les communautés découvrent leur identité. En décembre de cette année-là se tint la première rencontre des communautés de base de l’archidiocèse de São Luis. Participaient à cette rencontre les responsables de la paroisse de Tirirical, dans la zone qui, à l’époque, s’étendait du São Cristovão actuel jusqu’à Itaqui-Batanga, et les communautés qui forment aujourd’hui le territoire des diocèses de Brejo et Coroatá. La rencontre fut organisée par la coordination pastorale de l’archidiocèse, avec comme coordinateur le père Gérard Dupont, et comme animateur le père Albani Linhares, du diocèse de Sobral, décédé en septembre 2008 à Fortaleza. L’initiative fut renouvelée annuellement jusqu’en 1973.

Durant la décennie des années 70, nombreux furent ceux qui s’engagèrent dans la vie de l’Église. Avec la rencontre de Medellín « l’option pour les pauvres » venait donner un visage au Concile Vatican II en Amérique latine.

L’Institut latino-américain de pastorale donnait à Quito, en Équateur, un cours de six mois pour habiliter les agents de l’Église dans leur action pour la libération en Amérique latine. Le père Ernane Pinheiro, de Recife, avait suivi ce cours et voulait que d’autres personnes en fassent autant. Dom Luis, l’évêque de Caxias, l’avait également suivi.

Il fallait découvrir un nouveau chemin. Un paysan du village de Salgado de Itapipoca, au Céará, a bien exprimé ce que les gens vivaient :

« … Avec toute la foi et la bonne volonté que j’ai, je ne sais pas ce que je vais devenir. Mais je promets une seule chose : je ne vais pas continuer à travailler de la même manière car cette façon de travailler donne plus de chances aux exploiteurs d’exploiter en travaillant le moins possible. Continuer à tenir des réunions, à faire des visites, en ne parlant que d’amour, d’union, de paix, de foi etc. et ne rien dire sur la souffrance du peuple, ce n’est pas supportable… Ce sont les grands propriétaires qui sont sans pitié et qui écorchent les pauvres… Voilà que j’ai ouvert les yeux… »

2.1.- L’organisation de l’archidiocèse de São Luis

Nous sommes en 1973. Pour réaliser un travail de concertation, en vue de l’engagement concret des gens, il nous fallait élargir l’horizon. Il existait déjà au Maranhão une organisation des communautés de base dans quelques diocèses. Néanmoins, le prêtre restait le pivot de l’action. « Là où il n’y a pas de prêtre, les gens s’abêtissent. C’est le prêtre qui fait l’animation locale ». Ainsi s’exprimait un laïc.

« Les communautés se sont développées, disait l’archevêque, et j’ai besoin pour elles d’un coordinateur à temps plein. » Naquit alors la coordination des communautés de l’archidiocèse de São Luis. Mais l’individualisme des agents et l’isolement des groupes communautaires firent apparaître la fragilité des communautés de base qui assuraient le culte dominical et la catéchèse.

Après des contacts avec les diverses régions, pour rechercher les voies les plus appropriées, nous avons organisé une grande rencontre des communautés de base de l’archidiocèse de São Luis, en décembre 1973. Il s’agissait de faire une évaluation approfondie de ces communautés. Le père Claúdio Perani du Centre d’études et d’action sociale (CEAS, « Centro de Estudos e Ação Social) » de Salvador de Bahia, assumait le rôle d’assistant auprès du père Albani Linhares du diocèse de Sobral dans le Ceará et du père Gérard Cambron. Le père Albani était très connu dans ce milieu. Depuis longtemps il accompagnait le travail des communautés.

La présence du père Claúdio Perani fut essentielle. Je reproduis quelques-unes des observations qu’il envoya après la rencontre. Il commençait en disant :

« Le fait de pouvoir réunir aussi facilement une assemblée nombreuse de paysans révèle le dynamisme du travail réalisé dans le secteur rural.

J’ai été impressionné en voyant le degré de responsabilité du peuple : il sait exprimer sa propre parole, il assume, organise, questionne, prend ses responsabilités… »

Ensuite il posait deux questions :

 a. Le problème de la relation entre les agents et le peuple. Il disait :

« La nécessité de respecter le peuple et de favoriser sa prise de responsabilité, son autonomie et sa participation ne signifie pas, bien entendu, que l’agent doive s’effacer. Mon impression est qu’il a une tendance à l’effacement, au lieu de reconnaître sa propre influence et de la remettre en question pour mieux l’utiliser en faveur du peuple.

En premier lieu, même quand les gens résistent à une intervention directe, il s’agit d’exercer son influence par différentes autres façons…

En deuxième lieu, les affirmations du peuple ne peuvent pas être prises en compte telles quelles, comme une parole de l’Esprit Saint, du seul fait qu’elles viennent du peuple. Au contraire, plus elles sont spontanées, et plus elles risquent d’être ambigües, conditionnées par toute une idéologie d’oppression qui est présente de mille manières dans la vie du paysan. Le rôle de l’agent n’est pas simplement technique, mais il doit offrir la possibilité d’une approche de plus en plus critique (qui libère). »

 b. La question de l’idéologie du peuple et des agents.

« La réunion plénière a montré la prévalence de points de vue individualistes et volontaristes. Individualistes : une grande part de l’attention était concentrée sur la responsabilité du “prêtre” et du “dirigeant”. Volontaristes : beaucoup de solutions étaient proposées dans une perspective de foi, de patience, de courage, etc.

Il n’y avait pas d’analyse structurelle qui aurait mis en relation les différents problèmes, permettant d’aller plus en profondeur dans l’analyse des causes cachées. Etaient présentées seulement des solutions telles que : former la famille, éduquer les personnes, etc. dans une vision assez statique.

En outre, manquait une lecture plus “conflictuelle” de l’Évangile. »

Après cette rencontre, deux choses sautaient aux yeux : la nécessité d’une articulation entre les agents et les communautés de base et l’importance d’une analyse plus profonde de la réalité.

La rencontre de décembre 1973 ne resta pas sans réponse. Peu après la rencontre, Albani, Carolina et moi nous nous sommes réunis, sous le sigle VAC (Victor, Albani, Carolina). Nous nous sommes interrogés sur la manière d’articuler l’action des agents avec celle des communautés de base afin que chacun progresse à son propre rythme. Nous avons tenu une deuxième réunion en janvier 1974. À partir de là, organisation et formation avancèrent ensemble, dans l’espace de l’État [4], de la région et du pays.

Il est très important de noter qu’une des forces des communautés de base du Maranhão fut le fait de leur articulation aux divers niveaux, État, Région, Nation. Voyons cela.

2.2.- Articulation au niveau de l’État du Maranhão

En janvier 1974 débuta un processus d’articulation au niveau de l’État, avec la formation des responsables dans leur commune respective, selon leurs besoins. La rencontre annuelle de l’archidiocèse de São Luis, qui avait commencé en 1968, devint semestrielle (juillet et décembre) et on y invitait les responsables de tous les diocèses de l’État. Elle rassemblait de 100 à 120 personnes. La coordination de la rencontre, y compris le programme, la logistique et la restauration était assumée par le diocèse choisi à la fin de la rencontre précédente. Les thèmes qui jusque là étaient ceux de la vie interne de l’Église devinrent ceux de la vie du peuple : droits humains, droits et devoirs du travailleur, fiscalité, etc.

Les paysans commencèrent à ouvrir les yeux. Au moment de l’évaluation de la rencontre de décembre 1974, nous avons pu entendre des commentaires comme ceux-ci :

« Cela nous a montré que l’aide à apporter n’est pas seulement spirituelle, mais également matérielle. »
« J’ai découvert que nous avons des droits. Ce sera une base qui va me donner de l’assurance. »
« Si quelqu’un me dit “Fais ceci”, je lui répondrai : “Répète un peu, voyons cela calmement”. »
« Je suis content de savoir que le paysan peut réclamer. »
« Je me sens très responsable. »

2.3.- Organisation régionale

À la même époque, une articulation s’est mise en place au niveau régional, c’est-à-dire dans l’ensemble MAPICE (Maranhão, Piaui et Ceará), qui constituait la division ecclésiastique NE 1 de la Conférence des évêques du Brésil (CNBB). Ce fut un temps riche en solidarité.

Les rencontres eurent lieu à Meruoca, au Ceará, du 20 au 25 février et du 21 au 30 août, et à Teresina, au Piaui. Des divergences apparurent à propos des terres de l’Église. Les gens se demandaient : comment pouvons-nous nous opposer à l’Église alors que nous en faisons partie ? Cette situation nous incita à effectuer, à plus grande échelle, un travail de libération. La pédagogie libératrice était notre souci principal.

De la rencontre de Meruoca en août 1974 naquit une équipe régionale qui se donna comme tâche l’accompagnement et l’animation des participants de la région MAPICE. Il était important pour nous de collaborer avec les autres groupes existants. Les membres de l’équipe continuaient à s’interroger sur la possibilité de prendre les initiatives nécessaires. Quel type d’interférence pouvons-nous exercer dans ce processus ? Comment éviter le danger d’élitisme ? Les agents s’organisèrent en petits groupes selon leur intérêt pour des études plus ou moins approfondies : histoire, religiosité populaire, syndicat, luttes populaires, lois sur la terre, lutte des classes et projet babaçu [5].

L’équipe du CEAS, en particulier Claúdio et Andrés, avec des visites de terrain et des cours de formation, a largement contribué à cette démarche d’organisation régionale.

2.4.- Articulation au niveau national

À la même époque, il apparaissait souhaitable d’entamer aussi un processus d’articulation nationale. Nous étions dans les années difficiles de la dictature. Quelques évêques s’étaient lancés dans un travail de coordination au sein de la CNBB et voulaient le prolonger jusqu’au peuple. Ils imaginèrent d’inviter plusieurs responsables de diverses régions du pays. La région étant déjà bien structurée, notre responsable régional reçut l’invitation. La première réunion eut lieu du 8 au 10 février 1974 à Salvador de Bahia. On cherchait des idées pour organiser la concertation au niveau national. Les préoccupations et les questions des participants étaient les mêmes que celles des gens du Maranhão. Que signifie « l’option pour les pauvres » ? « Avons-nous conscience d’être dominés ? »

Du fait de la conjoncture nationale, les participants ne voulaient pas et ne pouvaient pas être considérés comme un groupe organisé. Il fallait pourtant constituer un ensemble mais qui ne soit ni « clandestin », ni « public ». On s’accorda pour créer une communion entre des personnes-clés des diverses régions du pays pour favoriser les actions libératrices. C’est ainsi qu’on adopta les critères suivants pour évaluer une action libératrice :

 elle atteint la racine et ne se limite pas aux effets ;
 elle conduit à un changement ;
 elle éveille la conscience critique ; elle conduit le peuple à s’autodéterminer ;
 elle encourage la participation de la base.

Deux fois par an, ces personnes se rencontraient à l’échelon national.

2.5.- Rencontre de Vitória

À Vitória, dans l’État d’Espiritu Santo [6], vivait Dom Luis Fernandes. Il était évêque auxiliaire de l’archidiocèse, très intéressé par les communautés de base. Il voulait faire une évaluation précise de leur travail. Pour cela, au second semestre de 1974, il décida d’inviter plusieurs personnes de diverses régions du pays qui travaillaient avec elles. La rencontre était prévue pour le 6 et le 7 janvier 1975. Il demandait d’envoyer avant la réunion le récit d’une expérience d’une communauté ecclésiale de base (CEB). C’est alors qu’apparut le terme « ecclésiale ». Il racontait que l’idée de cette rencontre était née d’un entretien avec Eduardo Hoornaert quand il s’interrogeait sur l’avenir des communautés de base. Et Eduardo de dire : « Pourquoi ne pas réunir ces groupes du Brésil dans le cadre du travail de recherche du diocèse de Vitória ? »

L’objectif de Dom Luis était, aidé par la collaboration des participants des diverses régions du pays, de découvrir des pistes concrètes pour le travail futur de l’Église de Vitória. À la fin de cette rencontre furent présentées diverses options qui servirent de matériaux pour l’élaboration des conclusions de la réunion. Dans mes notes je lis :

« Parmi les diverses options proposées, on a choisi, en premier lieu, de donner au terme “libération” une signification politique, culturelle et ecclésiale. En politique, le problème essentiel retenu est celui de la terre. Cela signifie qu’il faut prendre position sur la question de la propriété. Quant au problème ecclésial, il s’agit de créer un groupe de réflexion sur le passage du système clérical à un système nouveau à inventer qui devra permettre l’autonomie de la base. »

Ces options, discutées en réunion plénière furent reprises dans la formulation finale de la façon suivante :

« Obéissant à l’Évangile et aux appels qui émanent de la réalité vécue par le peuple, nous faisons le choix d’une évangélisation libératrice mise en œuvre par les communautés ecclésiales de base. Cela implique de notre part une option claire en faveur des opprimés.

Sur le plan politique, il importe que l’Église participe à la lutte du peuple pour sa libération, en dénonçant l’injustice sous toutes ses formes et toutes ses causes, en incitant à délivrer la société des entraves qui font obstacle à la fraternité et à la communion entre les hommes. »

Dom Luis n’avait pas cherché à lancer un processus d’organisation nationale des communautés. Mais c’est ce qui s’est produit, puisque l’année suivante, en 1976, il y eut une deuxième rencontre à Vitória, avec un plus grand nombre d’agents travaillant dans les CEB, et, en 1977, ce fut la rencontre de João Pessoa, qui se présenta comme la réunion d’un mouvement national des responsables engagés pour la cause du peuple. Ce fut le début d’une suite de rencontres nationales.

2.6.- Rencontre au niveau de l’Amazonie légale

Au moment de la rencontre de Vitória, le père Virgílio Uchoa, auxiliaire pour les questions des ministères à la CNBB, commença à organiser une rencontre de personnes travaillant sur le territoire de l’Amazonie légale, pour étudier la question de la terre.

Le 19 juin 1975, nous étions réunis, agents pastoraux des régions et membres des commissions régionales et nationale de Justice et Paix, à Goiânia. Nous travaillâmes jusqu’au 22 juin. Dans un premier temps nous avons entendu des discours de représentants de l’Institut national pour la réforme agraire (INCRA) et de la Confédération nationale des travailleurs et travailleuses en agriculture (CONTAG). Puis nous avons tenté une analyse critique de la problématique de la terre dans l’Amazonie légale. Nous avons repéré l’importance du cadre juridique de la propriété, de l’absence de réglementation sur la possession des biens, de la conscientisation et du comportement de l’Église. Nous avons fait la critique du modèle brésilien. Le lendemain est intervenu le Superintendant de la SUDECO (Superintendance de développement du Centre-Ouest – région Mato-Grosso), qui, en la circonstance, représentait le gouvernement.

Chemin faisant, se présenta une question : « Dans ce que nous sommes en train de faire, quel est l’objectif, la visée, et quelles sont les impasses et les contradictions dans l’action de l’Église ? » Les débats furent animés et préoccupants. Que faire pour que notre rencontre produise ses fruits ?

Je me souviens de cette nuit, où, dans une chambre, étaient présents Andrés, Claúdio, Ivo, Dom Pedro et moi, poursuivant informellement le débat. Nous cherchions un moyen d’orienter les conclusions de la rencontre. Je ne sais comment apparut l’idée de suggérer à Dom Moacyr Grechi, responsable des questions missionnaires de la pastorale de la CNBB, de créer auprès de lui une Commission d’appui pour l’examen des questions concernant la terre. Idée géniale. À la fin de la rencontre, la proposition fut présentée, votée et approuvée. Venait de naître la Commission pastorale de la terre (CPT) comme organe d’appui à l’évêque responsable des activités missionnaires de la CNBB.

3.- Années 1976-1989 : le temps de la maturité

Le Maranhão était en pleine crise. Après le « Maranhão nouveau » de l’ex-gouverneur José Sarney, l’État connaissait de vives tensions, des violences et des morts. La falsification des documents de propriété prospérait de toutes parts, en particulier dans la région du Pindaré [7], dans le diocèse de Viana. Le nouvel évêque, qui avait participé à la rencontre de l’Amazonie légale, arrivait pour « mettre de l’ordre » et en finir avec le souvenir de Dom Hélio Campos.

La nouvelle de la création de la Commission pastorale de la terre fut bien accueillie au Maranhão. Elle était reçue comme la récompense de tous les efforts de tant d’agents de l’Église engagés auprès du peuple.

Ivo Poletto prit en charge le secrétariat exécutif à Goiânia. Pendant le second semestre de 1975, il visita les diverses régions, y compris le Maranhão, pour les informer. Dans l’archidiocèse de São Luis, où j’étais chargé de la coordination des CEB, l’archevêque Dom Mota n’avait pas encore donné son accord. Il le fit après la création officielle de la Commission pastorale de la terre au Maranhão, décision prise par les agents déjà engagés dans les CEB et divers mouvements populaires.

La Commission développa le processus d’articulation entre les communautés ecclésiales de base et leur imprima un nouveau dynamisme, rêve que l’équipe de coordination poursuivait depuis plusieurs années.

Les rencontres nationales allaient se succéder. Cependant, en mai 1976, on se rendit compte que le milieu rural se présentait mieux organisé et articulé grâce à la Commission pastorale de la terre, que les Indiens avaient déjà leur propre organisation avec le Conseil indigéniste missionnaire (CIMI) et que le milieu ouvrier était aussi organisé, en particulier dans les régions de São Paulo, où était née la Commission de la pastorale ouvrière (CPO). On décida alors de cesser ce genre de rencontre, puisque l’objectif avait été rapidement atteint, à savoir la mise en réseau des différents visages du peuple de Dieu en action. La même année, en août, l’équipe de coordination du MAPICE se demanda également s’il fallait continuer les rencontres au niveau régional. Après une évaluation des derniers événements, nous sommes arrivés à la conclusion que ces rencontres régionales avaient elles aussi rempli leur mission. La racine de la concertation entre les communautés ecclésiales de base était plantée et il revenait aux jardiniers de continuer à la cultiver.

En constatant ce qui s’est passé et la prise de conscience progressive des ruraux, hommes et femmes, il n’y a plus de doute aujourd’hui. La création de la Commission pastorale de la terre en juin 1975 fut un geste prophétique pour certains et une folie pour d’autres ; elle n’est pas née par hasard ni par génération spontanée. Elle est arrivée comme un point de rencontre de divers chemins qui s’ouvraient. Et elle est venue comme une réponse à la quête des communautés ecclésiales de base : unir la foi et la vie dans une pratique politique et œcuménique. Le visage paysan de l’Église est devenu visible. Ce furent des années de maturation des communautés ecclésiales de base et de l’action de l’Église.

4.- Après 1989 : période d’hésitation

Le mouvement des « Diretas jà ! » (« Des élections directes, tout de suite ! »), et le travail de la Constituante ont été marqués par la participation du peuple. Sa lutte s’est inscrite dans une Constitution qualifiée de « citoyenne », et, malgré les ambigüités, d’importantes conquêtes ont été obtenues. Les communautés ecclésiales de base du Maranhão, à l’exemple des autres régions du pays, ont apporté leur contribution à cette démarche.

Ensuite s’ouvrit une période d’hésitation : nous avons assisté au déclin de la concertation entre les mouvements, à la dispersion des forces, à la fermeture des espaces ecclésiaux conquis, à l’abandon, à la fuite et à l’affaiblissement des responsables, à la perte de la vision d’ensemble et de la motivation, à un manque d’information, etc. Finalement, ce fut comme si, avec le retour à un gouvernement civil, tous les problèmes avaient été résolus.

Cette période d’indétermination permit aux élites de continuer à maintenir les pauvres dans l’illusion. L’épiscopat n’avait plus la vigueur et le dynamisme des années 70-80. À partir de 1990 apparurent les nouvelles tendances dans l’Église. La priorité fut donnée au « spirituel ». On sentait l’influence des mouvements religieux internationaux. La hiérarchie de l’Église oublia peu à peu son engagement envers « les angoisses et les tristesses du peuple » et retourna à son fonctionnement interne, provoquant ainsi un changement radical dans la formation de ses agents de pastorale. Les communautés ecclésiales de base et les mouvements sociaux les plus significatifs ne trouvaient plus avec cette volte-face l’ambiance d’évaluation, de réflexion et de progrès dont ils avaient besoin. Ils prirent une certaine distance.

 


 Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 3090.
 Traduction de Lucile et Martial Lesay pour Dial. Version française relue et complétée par l’auteur.
 Source (portugais) : Conférence prononcée à São Luis do Maranhão, Brésil, en octobre 2008 et publiée sur AlterInfos-DIAL le 10 août 2009.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’auteur, le traducteur, la source française (Dial – http://enligne.dial-infos.org/) et l’adresse internet de l’article.

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Notes

[1] État du Nord du Brésil. Voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Maranh%C3%A3o.

[2] Paulo Freire, La Pédagogie des opprimés, Paris, François Maspero, 1977.

[3] Les paroisses étaient composées – il est encore ainsi – de multiples villages, parfois de 100, 200 et même plus. La paroisse prenait le nom du village central qui était le nom de la municipalité. Il était alors impensable que le curé de la paroisse puisse donner une assistance régulière à tous ces villages car il n’y avait pas de routes, d’autant plus que, durant la saison des pluies, l’accès aux villages était impossible. Les catholiques, par contre, avaient l’obligation de baptiser leurs enfants, de se marier, de se confesser et de communier une fois par année. La visite du curé dans les divers villages, une fois par année ou par deux ou trois ans était l’occasion de permette à la population de se « désobliger » de leur obligation. C’est de cette situation que vient le nom de « desobriga ». Les communautés de base ont commencé à changer cette situation car les leaders préparaient les parents aux baptêmes, au mariage. Aujourd’hui pratiquement tous les villages sont reliés au village central par le réseau des routes. De plus, les normes de l’Église ont beaucoup évoluées.

[4] La République fédérative du Brésil est composée de 26 États, plus le district fédéral.

[5] Le babaçu est un palmier très présent dans la région du Maranhão.

[6] Cet État côtier se trouve au Nord de celui de Rio de Janeiro.

[7] Le Pindaré est un fleuve dans la région centrale de l’État du Maranhão.