Réponse à la violence

                     REPONSE A LA VIOLENCE

     A notre dernière rencontre nous avons esayé d’approfondir la question de la violence. Aujourd’hui nous essaierons d’y voir une piste de cheminement pour la combattre.

     On pourrait définir la violence comme UNE FORCE VITALE.

         – c’est une manifestation de vie

         – si elle va à l’excès, c’est la destruction de la vie elle-même.

     La violence s’exerce – CONTRE UNE RAISON, contre une norme établie;

                                                      OU

                                      – PARCE QU’il y a UNE RAISON (c’est moins évident)

         Sur ce sujet, voyons l’exemple de Jésus.

I. Exemple de Jésus – Jésus a été violent 

     1.1 Il viole l’ordre établi.

              Pensons aux démêlés qu’il a eus avec les pharisiens du fait qu’il « travaille » le jour du sabbat. Le conseil des Anciens l’a accusé de « trouble-fête » comme on avait accusé le prophète Elie.

              Lc. 23,2  – I R 18,17

     1.2 Face à l’ordre établi, Jésus dresse sa force vitale en raison d’une réalité supérieure, le ROYAUME DE DIEU.

         – Jésus ne se gêne pas pour parler de sa violence: « N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive » (Mt, 10,34)

         – Il parle de feu – Lc. 12, 49

              « Je suis venu jeter le feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! » (voir note de « Bible des communautés chrétiennes »)

              . il se réfère au baptême avec son aspect violent, la purification

              . il apparaît comme cause de dissension. A cause de lui nous avons à choisir entre le Royaume de Dieu et le monde. Choisir le Royaume c’est plonger avec lui dans son baptême.

         – « Le Royaume de Dieu souffre violence » (Mt. 11,12)

              . Jusqu’à Jean le Baptiste (Lc 16, 16) ce furent la Loi et les Prophètes;

              . Après, c’est le Royaume de Dieu qui est annoncé et tous s’efforcent d’y entrer par violence. « Lutter pour entrer par la porte étroite ». Le temps converge vers la personne de Jésus et, dès lors, c’est l’heure cruciale, l’heure du choix.

    1.3 C’est changer l’échelle des valeurs

         – Il enlève de son chemin ce qui fait obstacle au Royaume

              « Arrière, Satan » (Mt. 16, 23) « Tu es un scandale pour moi », i.e. un obstacle sur le chemin de la Rédemption que Jésus doit suivre. « Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ».

              Est objet d’expulsion celui ou celle qui place ses intérêts devant ceux de Dieu. Ce sont tous les passages d’expulsion des démons.

         – Il propose un ordre nouveau.

              . Il chasse les vendeurs du temple. Mt. 11, 15-19. Dans ce texte il n’excommunie pas les voleurs mais réprouve les valeurs matérialistes qui ont détrôné les valeurs sacrées et culturelles.

              . « Le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat » – Mc 2, 27

              . « Personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres; autrement, le vin nouveau fera éclater les outres, et alors il se répandra et les outres seront perdues. Mais le vin nouveau, il faut le mettre dans des outres neuves »  Lc 5, 37-38

         – Jésus a voulu changer le coeur humain

              . « Dieu fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes » Mt. 5, 45

              . « Les publicains et les prostituées arrivent avant  vous au royaume de Dieu » Mt. 21, 31

                   Les professionnels de la sainteté sont déboutés car ce qui ouvre le Royaume c’est la conversion.

              . Il donne même les samaritains en exemple aux juifs  Lc. 10, 29-37

              . Il admire la foi de certains païens – Lc. 7, 9

II. Comment vivre l’heure ?

         La réponse à la violence se pose au moment où nous avons les deux pieds dans une situation de violence.

         Eh oui, comment vivre l’heure de l’affrontement quand   nous sommes en présence de l’ennemi, en face d’une personne qui est prête à nous violenter ?

     A. Jacob devant son frère Esaü

     « J’ai affronté ta présence comme on affronte celle de Dieu » (Gn. 33,10)

     2.1 Jacob fait une rencontre avec un personnage mystérieux.  C’est Dieu. Deux attitudes complémentaires:

         – Il lutte ardemment avec ce personnage au point que Dieu  lui donne le nom d’Israël (« Il a été fort contre moi ») – (Gn. 32, 25-29)

         – Il s’en remet complètement à Dieu et reconnaît que c’est par faveur divine qu’il a la vie sauve. (Gn. 32, 30-32)

     2.2 Jacob va à la rencontre de son frère Esaü. Il le craint. Son frère avance avec 400 hommes. (Gn. 33, 1-5)

         – il prend les devants, fort d’être le béni de Dieu

         – il s’en remet complètement à son frère, se prosternant devant lui.

         Et la rencontre se passe bien. « J’ai affronté ta présence comme on affronte celle de Dieu, et tu m’as bien reçu ».

         Exemples: à Gurupi (visite au poste de police après une nuit de prière)

                   à Joao Pessoa

     B. Attitudes de Jésus

     Les deux attitudes de Jacob s’inscrivent dans le grand commandement de l’amour: aimer Dieu et aimer son prochain. Voyons cela dans la personne de Jésus.

     2.1 Jésus s’en remet à son Père.

         Persécuté, Jésus de tourne vers son Père. Il s’en remet à son Père. Il le considère comme capable de juger avec justice et de triompher de la mort. C’est là qu’il trouve         sa RAISON D’ETRE et sa force.

     2.2 Jésus s’en remet au prochain

         Jésus regarde ses persécuteurs. Il pratique l’amour du prochain. il avait déjà dit de tendre l’autre joue; ici, il pardonne à ceux qui le crucifient. Ce n’est pas un abandon passif entre les mains de Dieu; il se fait violence à lui-même pour mieux faire violence au violent.       Il l’affronte au niveau de sa conscience. De ce fait, il l’ennoblit, il l’aime. C’est la seule porte d’où peut venir l’amour en retour.

     A cause de cela, en raison de cela, l’AMOUR est la seule force vitale qui répond efficacement à la violence.

         Pour les humains, l’histoire de Jésus finit sur la croix. Dieu avait osé croire que les humains auraient des égards pour son FIls. Mais non. L’amour de sa création allait       jusque là.

         Cependant Dieu n’avait pas dit son dernier mot. Une fois le sang versé, selon l’exigence des humains, l’amour n’était pas mort pour autant. L’amour est une FORCE      VITALE, la seule vraiment. L’amour se tiendra debout, toujours, envers et contre tous. L’amour est la raison d’être ultime, même de la violence. Pour les chrétiens et les chrétiennes, voici la raison d’être de la résistance à la violence. Se faire violence par amour.

III. La non-violence – Une réponse à la violence.

         Des hommes comme Gandhi et Luther King et autres ont pratiqué une réponse appelée « non-violence ». Qu’en disons-   nous ? Se situe-t-elle dans la ligne de l’Evangile ?

     3.1 Les sources de la violence

              Les sources de la violence sont multiples et complexes. Elles jouent sur deux plans indissociables: le plan individuel et le plan collectif.

         1. Gandhi affirme que la violence prend racine dans le coeur de l’homme. C’est aussi l’enseignement de Jésus.

              « Du coeur en effet proviennent intentions mauvaises, meurtres, adultères, inconduites, vols, faux témoignages, injures » (Mt. 15,19)

         2. Puisque l’homme est aussi une créature sociale, la violence provient aussi du coeur de la société. Les institutions peuvent engendrer des formes de violence soit par une trop grande permissivité ou par une présence trop envahissante, parfois oppressante et aliénante.

     3.2 La non-violence, un appel à la conscience

              La violence ne peut se solutionner par une vue courte sur le présent. Il est nécessaire une vision à long terme. Alors comment agir pour atteindre les personnes et par ricochet les structures oppressantes pour espérer extirper la violence de nos coeurs et de nos vies ?

         1. Par la loi ?

              « Dans la loi, Moïse nous a prescrit de lapider ces femmes-là. Et toi qu’en dis-tu ?

              La loi sert de balises communes pour fonctionner en société mais ça ne suffit pas.

         2. Jésus retourne les gens à leur propre conscience.

              Comme nous l’avons déjà dit, Jésus a affronté la violence au niveau de sa conscience. Ici, la non-violence remet les gens à leur conscience. En effet, les lois doivent favoriser l’épanouissement des gens en les retournant à leur conscience. C’est ici que     réside la force de la NON-VIOLENCE. La non-violence pose la « question fondamentale de la capacité à aimer et à s’engager en faveur du bien commun… car seule la non violence nous autorise à tenir à la vérité fondamentale de notre conscience » (Krieger, David J. Les voies du coeurs, Cerf, 1993, p. 17)

     3.3 Les implications de la non-violence

         1. Elle suppose un travail d’éducation et de conscientisation afin que les choses changent de l’intérieur pour atteindre les personnes au coeur de leur être. Elle suppose la douceur et l’amour, mais aussi le courage et la fermeté.

              « Vous avez appris …. oeil pour oeil … et moi je vous dis de ne pas résister au méchant. Au contraire … Mt. 5, 38-39

         2. Cette douceur et ce courage impliquent une approche autre et créative des problèmes, conflits, tensions, oppressions et injustices. Cela appelle la conscience humaine au dépassement de soi, à l’abandon de nos préjugés défavorables et idées  préconçues, pour nous ouvrir à la différence de l’autre et à l’amour des ennemis.

         3. La non violence et la souffrance renvoient à la propre conscience. En effet la non-violence et la souffrance volontairement assumées sont des miroirs dans lequel ceux et celles qui commettent la violence perçoivent la souffrance qu’ils ou elles provoquent, ce qui les interpelle au questionnement en les renvoyant à leur propre conscience.

         4. Pour atteindre les personnes au coeur de leur être, il faut faire preuve de droiture morale, de douceur, de courage, car la peur est aussi source de violence; il faut rechercher la vérité en toute chose et chercher constamment la voie de l’Amour. La non-violence c’est l’engagement de toute une vie. C’est un travail constant qui demande vigilance et engagement de toute notre personne.

         5. La non-violence propose une issue concrète au problème de la violence pris dans son ensemble et aux  aliénations qui oppressent l’humanité. Par la voie de l’Amour et de la Vérité elle nous suggère de commencer le grand ménage en nous-mêmes, au coeur de l’être, et ainsi susciter des transformations en profondeur dans les consciences individuelles et collectives. Le Christ lui-même nous invite à plonger notre regard à l’intérieur de nous-mêmes.

         conclusion

              La non-violence, c’est la loi fondamentale du coeur et de l’intelligence. Par la non-violence nous désarmons ceux et celles qui commettent la violence en opposant la douceur à la violence, le pardon à la vengeance, la générosité à la mesquinerie,           l’amour à la haine et la vérité au mensonge et à l’hypocrisie.

     3.4 Retenons …

         L’ampleur des problèmes ne doit pas nous faire perdre de vue la valeur des actions que nous pouvons poser, même si nous ne changerons pas le monde. Sauf que …

         1. la gratuité nous interpelle – la gratuité qui consiste à s’impliquer un peu plus et un peu mieux (bénévolat ou manière gratuite d’approcher un collège de travail …)

        2. l’écoute des autres nous interpelle – nous vivons dans un monde où nous ne nous parlons plus vraiment et où nous n’écoutons pas l’autre… n’est-ce pas une cause de violence ?

         3. la prière nous interpelle – seul un approfondissement de notre intériorité en face de Dieu peut mener à une compréhension plus profonde et à un dialogue plus vrai.

         4. le monde nous interpelle – le monde comme lieu d’engagement… là où le partage et l’ouverture ont leur place. Monde aux richesses mal partagées, etc… Dans ce monde on s’adresse au frère ou à la soeur et à Dieu en disant: J’ai soif.

                      La communauté ….

     « On expérimente le dépassement de la violence par la pratique de la solidarité. La communauté est le nouveau terrain et le terrain concret pour sa rédemption » (Milton Schwantes)

I. Réponse de Jésus à la violence – Un peuple solidaire – un peuple d’exclus – au service de la non- violence i.e. de la fraternité

     a. Pour réaliser la mission, Dieu a envoyé son propre Fils. C’est lui qui a apporté la libération pour le peuple et qui a annoncé aux pauvres la bonne nouvelle du Royaume.

     b. Le message de Jésus n’a pas plu à tous. On s’attendait tout simplement à un revirement de situation i.e. que les juifs prennent la place des romains. Mais Jésus ne        l’entendait pas ainsi: il voulait un changement radical: UN PEUPLE FRERE ET SERVITEUR, un peuple solidaire.

     c. C’est ici que le Père est venu montrer de quel côté il était. Il s’est servi de son pouvoir créateur et a ressuscité Jésus.

 

II. Le projet de Jésus continue 

     Puis les premiers chrétiens, se servant du même pouvoir, se sont organisés en petites communautés. (Ac. 2, 42-44)

         « Vous êtes une lettre du Christ remise à nos soins, écrite non avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant, non, sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur les coeurs. » (2 Cor. 3,3)

         « Notre lettre, c’est vous, une lettre écrite en nos coeurs, connue et lue par tous les hommes » (2 Cor. 3,2)

         C’est dans la vie communautaire des premiers chrétiens, soutenue par la foi en Jésus vivant au milieu d’eux qu’est apparu le signe clair du projet du Père. Ce signe       explicite l’appel d’Abraham et la libération du peuple d’Egypte.

III. L’exemple d’Emmaüs. Une communauté, lieu d’expérience de la Résurrection

     Emmaüs nous fait vivre l’expérience de la résurrection, vécue en communauté. Elle fut le grand éclair qui a illuminé les yeux.

     Quand les deux disciples marchaient sur le chemin avec Jésus, ils ne le reconnaissaient pas. Il manquait la lumière dans leurs yeux. Il manquait l’expérience de la résurrection. Quand ils le reconnurent à la fraction du pain, Jésus disparut car, à ce moment, Jésus était entré en eux et eux-mêmes ressuscitèrent. Ils ont vaincu leur manque d’ardeur et   retournèrent à Jérusalem, lieu où se trouvaient les pouvoirs qui avaient tué Jésus et, en conséquence, avaient tué en eux l’espérance. Mais ils ne les craignaient plus. En eux étaient entré une force plus grande, une force de vie qui vainc la mort.

     2.1 Jésus a dialogué, écouté avec patience, a mangé, prié etc.. posé des gestes bien concrets d’amitié. Tout cela c’est le climat de la communauté où on cherche à vivre       comme des frères et des soeurs. C’est là que se fait l’expérience de la résurrection du Christ vivant au milieu de nous.

     2.2 En créant le climat de dialogue, Jésus a amené les deux disciples à parler des problèmes de la vie. C’est ainsi qu’est apparu la tristesse, le manque de motivation, la        frustration, la fausse espérance, la décision de condamner Jésus, la croix et la mort, la conversation des femmes, l’incapacité des deux de croire dans les petits signes d’espérance. En somme il a amené à parler de toutes les violences et, en particulier des violences gratuites …

    2.3 C’est en dialoguant avec eux (donc en communauté) que Jésus s’est servi de la Bible non pas pour l’interpréter et pour enseigner mais pour interpréter les faits de la         vie et pour animer les deux disciples. Il a réfléchi avec eux en leur faisant voir qu’ils n’avaient pas raison dans leur manière d’expliquer les faits et leur a prouvé, à la lumière de la Parole, que les faits n’échappaient pas à la main de Dieu. Il s’est servi de la Bible non pas pour l’enrichir de quelques belles idées mais pour susciter un changement radical: la peur devient courage; le désespoir devient espérance; le fuite devient        engagement; la séparation devient rencontre; la mort devient vie.

Conclusion

     La vie communautaire dans la foi en la Résurrection est comme la caisse de résonnance d’une guitare. Sans elle, les cordes des paroles bibliques ne produisent pas la musique de Dieu dans le coeur du lecteur ou de la lectrice. Cette caisse de résonnance se crée :

     – en créant un climat d’ouverture entre les personnes;

     – en essayant de comprendre à partir de celui qui souffre et qui cherche à se libérer;

     – en vivant en petit groupe car le message de foi ne peut être capté et compris qu’en communauté;

     – en ayant la conviction que Dieu nous parle dans l’histoire de la communauté et du peuple;

     – en prenant le temps de prier, de célébrer et de partager …

     Quand la vie communautaire s’enracine dans la réalité et qu’elle s’appuie sur la Parole le miracle du changement se réalise. La violence disparaît. Les disciples d’Emmaüs découvrent la force de la Parole de Dieu présent dans les faits, commencent à la pratiquer et tout se transforme: les yeux s’ouvrent, la croix devient signe de vie et d’espérance, la crainte disparaît, le courage réapparaît, les personnes s’unissent, commencent à partager entre elles leur expérience de résurrection etc… Comme pour les disciples d’Emmaüs on découvre que tout commence au moment où Jésus parle…

 

Entretien donné aux religieuses de la Congrégation de Notre-Dame (C.N.D.), communauté du Sacré-Coeur, Westmount, Montréal, le 10 mars 1997)

 

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