Mission ici… Mission ailleurs…

                                      MISSION ICI … MISSION AILLEURS… 

 Victor Asselin

En juillet 1995 je commençais une expérience missionnaire en milieu d’exclusion de Montréal et voici qu’en 1998 Dom Franco Masserdotti, évêque de Balsas, Maranhão, Brésil, m’invite à retourner au Brésil dans son diocèse dans une tentative de découvrir une pratique missionnaire dans la ligne de communion entre Églises. Je décide donc de diviser mon temps entre Montréal et Balsas, ce qui donna origine au projet MISSION ICI … MISSION AILLEURS…

         “Au début je pensais que pour évangéliser il fallait apprendre à “bien parler” – (falar bonito) – mais je suis en train de découvrir que j’évangélise en étant simple, en étant une présence “questionnante” et en parlant peu”. C’est ainsi que s’exprimait Ivanilson, un jeune “missionário do campo”.  Sans trop s’en rendre compte,  il commençait à décrire le “visage” de l’Eglise que ces missionnaires désirent vivre.

         L’aventure missionnaire que je suis en train de vivre, si je peux ainsi l’appeler, doit son origine à une invitation de Dom Franco Masserdotti, évêque du diocèse de Balsas, au sud du Maranhão, Brésil. Le 2 avril 1998 il écrivait : “cette lettre a pour but de commencer un dialogue sur la possibilité de ton retour au Maranhão … et j’aimerais que tu viennes à Balsas”. La proposition ne pouvait pas être acceptée ou rejetée sans réflexion. Pouvait-elle être pensée dans la ligne d’échange entre Églises ? La suggestion fut faite à Dom Franco et dans une lettre du 6 juillet 1998 il acceptait que le dialogue se poursuive “dans l’esprit de communion entre Églises”.

        René Belcourt était au Québec à ce moment-là. Il suggéra une rencontre avec Raymond Roy. Elle eut lieu au cours de l’été 1998 avec la participation de notre évêque Mgr St-Gelais. Raymond manifesta un intérêt particulier. “À Victoriaville nous avons des personnes qui pourraient participer à ce projet,” disait-il.  “Dans un premier temps nous pourrions nous interroger sur les forces de notre travail pour savoir ce que nous pourrions OFFRIR et sur nos faiblesses et nos limites pour savoir ce que nous pourrions DEMANDER” et il ajoutait : “Dépêchez-vous, en s’adressant à notre évêque, de prendre une décision car il ne me reste pas beaucoup de temps à vivre”.

        Après quelques rencontres réalisées à Nicolet, Mgr St-Gelais, en septembre 1998,  suggéra que l’expérience, si les deux parties le jugeaient opportun et bienfaisant, se réalisent entre l’équipe des “Missionnaires de rue” à Montréal et l’Église de Balsas. Le dialogue se poursuivit donc entre le groupe “Mission ici » – groupe de laïcs, religieuses et prêtres travaillant en milieux d’exclusion de la ville de Montréal – et l’Église de Balsas. J’assurerais le lien entre les parties et pour une période de deux ans, je diviserais mon temps entre Montréal et Balsas.

        Comment pourrions-nous définir le projet ? Personne ne le savait. L’audace existait. “Nous voulions déclencher une pratique différente de vivre la MISSION”. De part et d’autre nous voulions découvrir une manière de vivre la MISSION en esprit de solidarité et de partage entre Église d’ici et d’ailleurs. Jean-Paul II, dans « Redemptoris Missio » exprimait ce que nous désirions. « … l’esprit missionnaire ad intra est un signe très sûr et un stimulant pour l’esprit missionnaire ad extra, et réciproquement”, et il ajoutait : “Ainsi le dynamisme missionnaire suscite des échanges entre les Églises et les oriente vers le monde extérieur, avec les influences positives en tous sens” (R.M. no. 34).

        Suivant la suggestion de Mgr St-Gelais, j’approchai les groupes de Montréal. En 1995, sur le territoire du Centre-Sud de la ville, quelques personnes s’étaient articulées pour former une équipe appelée “Missionnaires de rue”. Elle était formée de chrétiens et de chrétiennes qui se sentaient appelés à vivre, au Nom de Jésus-Christ, en milieu d’exclus de la société et des Églises. Cette équipe, malgré ses hauts et ses bas, déclencha un processus d’articulation de d’autres groupes. Nous étions vraiment en territoire de “MISSION CHEZ-NOUS”.

        Aujourd’hui, dans le quartier de la Petite Bourgogne, existent trois équipes dont une à caractère œcuménique. Un évêque de l’Église orthodoxe, gagnant sa vie comme gardien de nuit à l’Armée du Salut, y participe. Nous y voyons apparaître des signes de communion. Une deuxième, celle de “Mission ici »est composée d’une  quinzaine de personnes qui travaillent surtout en milieux d’exclusion. Depuis plus de deux ans elle trace son chemin. La troisième, à caractère multi-ethnique, regroupe des gens pauvres du quartier. En janvier dernier, lors d’une rencontre avec  eux,  un membre disait avec fierté : “On a réussi à travailler ensemble”.

        Ces groupes “missionnaires ici” étaient-il prêts à entrer dans l’aventure  risquée de l’échange et du partage avec la “MISSION ailleurs” ? Voici quelques réflexions prises lors de la rencontre de janvier 1999 :

-         “La perspective du projet nous lance dans l’inconnu. Il y a là-dedans quelque chose d’emballant comme il y a aussi une peur car souvent nous aimons avoir une réponse avant même de faire”.

-          “C’est une expérience qui nous appelle à vivre d’égal à égal, ici et au Brésil”.

-         “Le projet est comme une main tendue dans un esprit de solidarité”.

-         “C’est un projet qui appelle à nous mettre ensemble sans trop savoir où nous allons. S’il y a ouverture, pourquoi ne pas y entrer ?”

-         “Le projet semble nous introduire dans quelque chose de vrai”.

-         “Ça fait du bien de découvrir avec d’autres que l’Esprit est à l’œuvre”.

        Les groupes de Montréal donnèrent leur appui et développèrent, avant mon départ à la fin de janvier 99, un plan de travail. “Nous pourrions évaluer les chemins de la mission pris jusqu’à aujourd’hui pour découvrir la qualité de ce qui a été fait, pour nous questionner sur nos peurs, pour nous interroger sur le pourquoi de notre tendance à nous figer dans certaines positions et certaines manières de faire et pour discerner les nouvelles voies qui se présentent dans un contexte de pos-modernité. Nous voulons aussi donner une importance particulière à la communication puisque la MISSION est fondamentalement communion.”

         Et je partais pour Balsas, au Brésil. A mon arrivée sur les lieux, je me devais tout d’abord de vérifier le contexte dans lequel le processus était né. En conversation avec Dom Franco je me suis vite rendu compte que le projet avait été discuté au Conseil Presbytéral mais n’avait pas réellement pris forme à partir de la base. On me suggéra de parcourir le diocèse. A partir de ce moment, un bon nombre d’agents et d’agentes de pastorale accompagnèrent le processus.

         Lors de mes premières visites dans les diverses régions du diocèse au cours des mois de février et mars 1999, je recueillis les commentaires suivants.

 « À la dernière Assemblée diocésaine de Balsas l’idée de constituer une équipe de réflexion sur la mission fut lancée mais de manière timide. La proposition actuelle vient donner un nouveau souffle. C’est une dimension nouvelle qui naîtra de la communauté et sera donc une aventure communautaire qui demande audace, auto-critique, humour et transparence.»

Il est certain que « tout ce qui est nouveau exige un changement d’attitude et de mentalité. »

Ce projet nous donne « l’opportunité de commencer une réflexion sérieuse sur les expériences missionnaires du diocèse de Balsas. »

En effet il est « important de faire mémoire ».

De plus « ceci nous aidera à prendre conscience qu’il nous faut être des passionnés du message de Jésus plus que des manières de vivre Église. »

« La peur du nouveau demeure un obstacle même si c’est elle qui fait grandir ».

« Mais n’est-ce pas la vocation de l’Esprit Saint de renouveler les choses ? ».

Une équipe diocésaine se forma : le groupe de réflexion missionnaire : GREMI. C’était un noyau articulateur qui assurerait la communication avec les équipes de Montréal. Que communiquerait-il ? Ce serait l’occasion de refaire l’Histoire missionnaire du diocèse en revoyant ses options et sa manière de vivre la mission. Ce serait une EVALUATION SÉRIEUSE en prenant comme points de repères le projet de Jésus et les projets des gens et en se demandant comment le dialogue s’est établi entre le projet de Jésus et celui des gens.

        Les communications s’établirent entre les deux parties et continuèrent tout au long de l’année 1999. On échangeait sur les expériences de part et d’autres. Montréal communiquait davantage l’évolution du travail des groupes alors que le GREMI de Balsas communiquait le résultat des évaluations des diverses expériences missionnaires réalisées depuis la fondation du diocèse.  Toute communication se faisait via Internet ou fax.

        Que dire après la première année d’échange entre Montréal et Balsas ? Il ne fait pas de doute que le projet a suscité intérêt et enthousiasme et que FAIRE MÉMOIRE fut le centre de la communication. On a pris conscience de l’importance de la passion pour l’Évangile et on s’est rendu compte que la peur est le premier obstacle à vaincre. La MISSION fait peur. C’est la « MISSIONARITÉ » qui fut mis en cause. Ça fait peur de prendre conscience que c’est le peuple de Dieu qui est missionnaire et qui a le pouvoir d’envoyer.

        Le projet a déclenché un processus. Des groupes ont débuté un dialogue par leur propre initiative. Un projet est né de la communauté. C’est ce qui faisait dire à quelqu’un : « Le dialogue se fait d’égal à égal. Jusqu’à présent le dialogue sur la mission nous parvenait par l’intermédiaire des autorités de l’Église ». Apprendre à se laisser interpeller par une Église d’ailleurs, n’est-ce pas une bonne manière d’éveiller la « missionarité » de l’Église ?

        Et nous voici dans le deuxième année de la réalisation du projet ! Que dire? Je perçois que les groupes de Montréal ont tendance à se multiplier et que l’enthousiasme est toujours présent. Trois éléments me semblent les caractériser: d’abord les pauvres découvrent qu’ils ont une place,  les religieux, les religieuses et les prêtres participants retrouvent un souffle nouveau et les chrétiens et les chrétiennes de diverses religions nourrissent un esprit de communion. De plus je remarque que des liens se tissent à partir de la pratique de chacune et de chacun. On se pose aussi beaucoup de questions.

-         Sommes-nous e devons-nous être toujours disciples ?

-         La mission consiste-t-elle à présenter Jésus ou plutôt à chercher sa présence autour de nous ?

-         Pourquoi être missionnaire ? Si c’est Dieu qui sauve, à quoi sert le travail missionnaire ?

-         Existe-t-il dans notre Église des expériences qui révèlent l’Amour de Dieu ?

-         Sommes-nous davantage préoccupés à faire des choses qu’à nous faire proche les uns des autres ?

-         Comment parler de Dieu à des hommes et des femmes indifférents et loin de l’Église-institution et à des personnes qui ne croient pas en Dieu alors qu’elle travaillent et se font proche des personnes qui souffrent ?

-         Est-il nécessaire de nous ouvrir au monde des pauvres ? Sommes-nous d’accord avec la réflexion qui dit qu’une Église qui n’opte pas pour les pauvres n’est pas l’Église de Jésus ?

        Actuellement à Montréal les groupes insistent sur l’importance de la communication : savoir faire circuler l’information et respecter la liberté de parole. Ils continuent aussi à travailler la PRÉSENCE sans imposition de critères. « Nous n’avons pas d’autre mandat que celui de l’Évangile ».

        Du côté de Balsas, que se passe-t-il ?  Durant les premiers jours de mon retour  en février dernier, j’ai repris contact et vérifié le travail réalisé depuis mon départ en mai dernier. Les bienfaits du Groupe de Réflexion Missionnaire (GREMI) sont notables. Il a permis de constater que l’Église locale a besoin d’un souffle nouveau et il questionne : Où mène l’actuelle action pastorale ? Chemine-t-elle vers un cul de sac ? 

        Les participants et participantes du GREMI décident alors de se diviser. Les uns optent pour se préoccuper davantage de la vie interne de l’Église et, en conséquence, prendre comme point de départ de réflexion la situation actuelle de la pastorale et les autres conservent comme point de départ de réflexion la présence en milieu d’exclusion,  ce qui les amène à choisir l’expérience des « Missionários do Campo ».

        Puisque l’objectif premier de notre projet est celui de découvrir une nouvelle manière de vivre la MISSION en réponse aux aspirations du monde d’aujourd’hui, je me suis senti plus à l’aise d’accompagner de près le travail des « missionários do Campo » établis dans la municipalité et paroisse de Sambaíba, à deux heures et demie de voyage de Balsas.

        Les « missionários do campo » sont des gens simples, des travailleurs de la terre venus de la région du Nord-Est du Brésil et vivent des fruits de leur travail. Ils sont 4 et sont arrivés en janvier 99. Ils vivent dans une pauvre maison, en périphérie, font leur cuisine et leur lessive. Pas de différence avec les gens du quartier. Ils sont présents au milieu et visitent régulièrement les maisons. Ils reçoivent 6 ans de formation. Au cours des deux premières années c’est exclusivement l’apprentissage de l’écoute de la réalité.

        Les missionnaires n’ont rien en soi qui attire. Ce sont des personnes sans argent et sans diplôme. Ils ne peuvent pas partager le pouvoir de l’argent ni du savoir. Malgré cela, les gens mettent en eux leur confiance et leur présence discrète et gratuite interpelle. On entend les gens poser des questions. Une dame me disait dernièrement en commentant la vie d’un missionnaire : « J’ai commencé à croire quand j’ai vu la bêche sur son épaule « quando vi a enxada no seu ombro  ». N’est-ce pas une interrogation sérieuse sur l’image de l’Eglise que nous projetons ?

        Qu’est-ce qui les caractérisent ? Je leur laisse le soin de vous le dire.

  1. La valeur du  travail

« Le travail, quel qu’il soit, est noble. C’est par lui que la personne découvre sa dignité. Valoriser le travail c’est faire disparaître le préjugé de l’infériorité et de la supériorité et donc du statut social. Ainsi le laïc, par son travail manuel, peut être missionnaire. Ce qui était réservé jadis aux prêtres, aux religieux et religieuses, ne l’est plus. Jésus était un travailleur manuel et il est le plus grand des missionnaires, »

« Le travail est, pour les missionnaires, un moyen d’éducation de la foi. Par le travail les missionnaires s’identifient avec les travailleurs et les travailleuses et peuvent sentir et diagnostiquer les difficultés de leurs travaux. Ainsi le partage de leur foi aura des racines proches des gens et, ensemble, ils pourront chercher des alternatives » (Art. 10)

   2-   La communauté

« Nous vivons un même objectif. Ainsi nous ne sommes jamais seuls. La formation doit être quelque chose de sérieux et doit questionner le sens de la responsabilité. Notre formation insiste sur notre pratique de vie avec le peuple, sur notre capacité d’écoute, de partage, d’évaluer et d’être évalué. Ce qui nous garde uni c’est le visage de l’Association qui nous est donné dans la formation. »

« La vie communautaire suppose l’acceptation réelle de la diversité bien qu’elle se réalise concrètement avec des personnes qui communient aux mêmes affinités. Ainsi, l’Association regroupe des missionnaires itinérants, des prêtres, des contemplatifs et des couples mariés où le célibat est facultatif et les équipes se forment selon le choix de chacun » (art. 15). « Chaque charisme a sa forme propre de vie » (art. 16).

   3-   La vie de prière

« La vie de prière est nécessaire pour questionner l’engagement de chacun. »  La spiritualité du missionnaire repose sur  « Jésus de Nazareth, unique Maître, Missionnaire du Père, qui a vécu comme itinérant avec les pauvres et qui leur annonce la Bonne Nouvelle du royaume. C’est le Jésus qui soigne les aveugles, libère les prisonniers et donne le goût de la liberté. C’est le Jésus qui apprend à prier le Père, qui réunit et forme les disciples, les envoie en mission et les invite à partager le pain entre eux » (art. 4)

        Et alors, en quoi consiste mon travail pour les prochains mois à Balsas ?  Puisque l’objectif principal du projet est celui de découvrir une manière nouvelle de vivre la MISSION dans une perspective de « communion entre Églises », j’essayerai avec les missionnaires et leur accompagnateur d’évaluer le « visage missionnaire » qu’ils veulent transmettre  et le  « visage » perçu par la population. Pour cela je vivrai, de l’intérieur, l’expérience et je passerai 3-4 jours par semaine avec eux. L’expérience est commencée et je la poursuivrai jusqu’à la fin de juin. Dans les prochains jours je commencerai avec la population du lieu un cheminement qui nous aidera à discerner l’image d’Église que les missionnaires rendent visible. N’est-ce pas important ? Une image transmise n’est-elle pas le correspondant d’un modèle que nous portons ? Et le modèle transmis n’est-il pas le premier élément au témoignage transformateur de l’Évangile ?

        Voilà où nous en sommes ! Je retournerai à Montréal en juillet prochain. Et nous serons appelés à faire une évaluation. Que restera-t-il après les deux années ? Aurons-nous découvert des indices d’une nouvelle manière de vivre la MISSION, aujourd’hui ? Créer des liens entre la « MISSION ici »  et la « MISSION ailleurs » sera-t-il un projet viable ? Les communautés de Montréal et celles de Balsas découvriront-elles une communication qui leur permettra d’alimenter mutuellement l’espérance des gens de leurs milieux ? Des indices nourrissent mon enthousiasme mais ils ne font disparaître ni les obstacles et ni les résistances. Tout cela appartient à l’Esprit et à la manière dont nous exerçons notre rôle de « passeur ». Reste à voir.

Montréal, 1er avril 2000

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