PROPHÈTES D’AUJOURD’HUI

Les itinérants

         A toutes et à tous, mes salutations les plus fraternelles et les plus chaleureuses !

         Je me retrouve ce soir dans la ville de mon diocèse, au milieu de personnes comme vous, sensibilisées à la misère humaine au point d’être capables de donner un peu de votre temps pour sentir sur vos épaules le poids des souffrances des autres. Je vous en félicite et je vous remercie d’avoir bien voulu m’inviter à cette soirée. Je souligne de manière spéciale l’accueil  de M. et Mme Georgette et Roméo Asselin ainsi que la délicatesse de M. Jean Ouellet.

         J’étais au monastère des pères cisterciens de la Trappe d’Oka et je parlais au père Abbé de mon travail auprès des itinérants à Montréal et de votre invitation à la présente soirée. Puisque le thème de la rencontre était laissé à ma discrétion, le père Abbé de me dire « N’oublie pas que les itinérants sont les prophètes d’aujourd’hui ». La question était alors résolue. Les ITINÉRANTS, PROFÈTES D’AUJOURD’HUI !

         Voici une affirmation pour le moins surprenante dans un Québec d’après Révolution tranquille. Ça me rappelle le climat vécu par le peuple d’Israël après son retour d’exil :    « Il n’existe plus de prophètes » (Sl. 74,9) Dieu est devenu muet. C’est le grand silence de Dieu. On attendait un prophète qui dirait au peuple ce qui devait être fait pour sortir du provisoire et pour entrer dans le définitif ( 1Mc 4, 46; 14,4); on attendait une prophétie plus grande que l’ancienne; on s’attendait à ce que le peuple aille recevoir le don de l’Esprit et avoir des visions (Jl 3, 1-2 ; Ez. 39,29, Zc 12,10). En somme on attendait une nouvelle expérience du Dieu vivant.

         Ça ressemble étrangement à ce que nous vivons aujourd’hui. Et dans nos questionnements, dans nos recherches, peut-être cherchons-nous où Il n’est plus; peut-être voulons-nous entendre un langage qui n’est plus ou peut-être voulons-nous voir ce qui est chose du passé !!!

         Un jour j’étais à la maison Paul Grégoire. C’est une maison d’itinérants administrée par une équipe de l’Accueil Bonneau.  Je racontais l’histoire du « Vilain Petit Canard ». Vous la connaissez ?

         Je reprends quelques extraits.

         « Par un beau jour d’été, au bord de la mare paisible d’une vieille ferme, une cane couvait ses œufs en attendant qu’ils éclosent. Un premier œuf commença à se fendiller, puis un second, et un autre encore.  Les canetons commençaient à sortir la tête de leur coquille. La maman remarqua alors un œuf qui n’avait pas bougé. Cet œuf était plus gros que les autres et d’une étrange couleur grise.

« Elle soupira et allait se recoucher sur son nid quand une vieille cane vint à passer et lui demanda des nouvelles de ses petits. ! « À votre place », dit-elle « je ne m’occuperais pas de cet œuf. On dirait un œuf de dinde. Il m’est arrivé une fois d’en couver un sans faire attention et je n’ai eu que des ennuis. Vous feriez mieux de le laisser et d’aller apprendre à nager à vos enfants. » Mais la maman cane répondit qu’elle avait déjà passé tant de temps à couver qu’elle pouvait bien rester un peu plus longtemps sur son nid.

« Soudain, elle entendit un grand craquement et vit surgir le dernier caneton. Il était deux fois plus grand que les autres et ses plumes, au lieu d’être jaunes, étaient toutes grises. Comme il était bizarre ! bien qu’étant sa mère, elle reconnut qu’il était plutôt vilain.

« Le lendemain matin, elle conduisit ses petits à la mare pour leur apprendre à nager. Le vilain petit canard sauta tout de suite dans l’eau et se mit à barboter sans problème. Ce n’est certainement pas une dinde, se dit la maman cane, il ne nagerait pas comme cela. Et au fond, si on le regarde bien, il n’est pas si vilain !

« Dans la cour de la ferme, les canetons furent très obéissants. Les autres canards les observaient attentivement. Puis l’un deux finit par déclarer : « Vos canetons sont très bien élevés. Et ils sont très beaux – à l’exception du gros gris. C’est le plus vilain petit canard que je n’aie jamais vu. » Tous les autres canards de la ferme se mirent à rire; même ses frères et sœurs  se moquèrent de lui (…)

« Les autres s’habituèrent très vite à la vie de la basse-cour. Le vilain petit canard, lui, était très malheureux car ses frères et sœurs le mordaient sans cesse et lui donnaient des coups de patte. Les plus vieux le chassaient. Les coqs et les poules le frappaient de leur bec pointu. Jusqu’à sa mère qui osa dire un jour qu’elle regrettait de l’avoir couvé ! Quand il entendit cela, le vilain petit canard décida de s’enfuir. Il se glissa sous la barrière et partit dans les champs.

(Y’a d’quoi qui cloche quequ’part… je ne ressemble à personne dans la famille, je ressemble plus aux Y (qui résident sur la rue voisine)

« Il passa le restant de l’hiver tout seul. Puis un matin, il se réveilla sous le soleil. Les arbres se couvraient de pousses vertes. C’était le printemps ! Tout joyeux, il déploya ses ailes et s’envola. Il arrive près d’une mare sur laquelle trois cygnes glissaient majestueusement. Quand il les aperçut, il se sentit plus triste que jamais. « Si je m’approche de ces splendides créatures », se dit-il, « elles vont certainement me tuer tellement je suis laid. Mais je préfère encore être tué plutôt que d’être mordu par les chats, piqué par les poules et détesté de tous. » Il se dirigea alors vers elles, la tête basse, pour leur montrer qu’il était prêt à mourir. C’est ainsi qu’il vit son reflet dans l’eau : le vilain petit canard gris vit qu’il s’était métamorphosé en superbe cygne, blanc comme de la neige avec un long cou gracieux. Les trois autres cygnes nagèrent à sa rencontre et lui caressèrent le cou de leur bec en signe de bienvenue … (…) »

         J’étais en train de raconter cette histoire au groupe du Café rencontre quand Simon, un toxicomane sidatique, se lève, claque la porte et prends le chemin de son logis. Après la réunion je me rends à sa chambre. Après quelques hésitations j’ouvre la porte. Le voilà tête sur son bureau et tout en larme. « Tu n’avais pas à raconter aux autres l’histoire de ma vie ». Simon est un gars d’une grande spiritualité et pour cette raison avait toujours été rejeté par sa famille et son entourage et il avait pris le chemin de l’itinérance. Le récit du vilain petit canard fut l’occasion pour lui de refaire sa vie.

Qui est l’itinérante, l’itinérant ?

         Souvenons-nous des termes de « clochard », « vagabonds » ou de « sans abri ». Ce sont maintenant des termes désuets mais aujourd’hui, au Québec, qui est cet homme qui, dans la rue, semble parler à des ombres un langage familier ? Qui est-elle cette femme qui traîne péniblement de lourds sacs d’où dépassent des vêtements usés et des journaux jaunis ? Qui est donc cet homme âgé qui vient chaque midi manger un potage chaud, s’entretenir de quelque chaleur humaine et qui ne peut vivre ni en chambre ou ni dans la rue ? Qui est cette jeune femme qui arpente le trottoir, tatouée de symboles agressifs ? Qui sont ces adolescents et ces jeunes adultes qui s’agglutinent pour s’abreuver du miel des passants ?

         Il est très difficile de comprendre l’itinérance urbaine. Les enquêtes nous apprennent qu’un bon nombre ont des problèmes de toxicomanie ou de santé mentale, qu’ils sont défavorisés économiquement, chômeurs ou sont à risque sur le plan de la santé physique et de la victimisation. Trois grands facteurs causeraient l’itinérance : la pauvreté et le chômage, l’absence de logement social accessible et à coût modique et le cumul des problèmes relationnels. L’itinérance se produirait le plus souvent quand se conjuguent en même temps la misère matérielle et le désarroi relationnel.

Sous quel angle peut-on aborder l’itinérance ?

         À un premier niveau, on peut considérer que l’itinérant est une figure d’exception à la règle de la stabilité résidentielle car le citoyen normal a une adresse, stable et répertoriée où il peut recevoir ses comptes, ses circulaires, ses lettres, …

         À un deuxième niveau, on ne peut pas oublier que l’itinérant a une âme, c’est-à-dire une dynamique intérieure faite de souvenirs, de sentiments, de désirs, d’attentes, bref de mobiles donnant sens à son itinérance. On ne peut pas dissocier la thématique du LIEU de la thématique du LIEN

         Un itinérant est plus qu’un sans-abri, il est un sans FOYER.  Dans le passé on parlait du mendiant comme un être SANS FEU ni LIEU.  Un feu autour duquel on s’assemble. Un foyer, c’est un habitat humain, personnel et social, qui nous relie à la société tout en nous séparant quelque peu d’elle. Un foyer c’est un environnement où l’individu peut être à la fois avec d’autres et sans tous les autres.

         C’est une erreur par contre de croire que l’itinérance s’arrête à la seule question du logement car un logis peut être accepté par l’itinérant puis rapidement abandonné … Donner un abri sans foyer n’est pas toujours approprié parce que souvent l’abri qu’on lui fournit n’est pas le genre de toit qu’il veut.

         Thomas Szasz (1990) attire l’attention sur le fait que le domicile n’est pas un attribut biologique. On ne naît pas comme une tortue avec un toit sur le dos. Un enfant acquiert le langage, les habiletés relationnelles etc.. par un processus de socialisation … ça exige des apprentissages … et c’est à l’âge adulte que l’établissement du domicile consacre la construction de l’identité et de l’insertion sociale : on habite un édifice au moment où on édifie sa citoyenneté. Pour habiter, il faut du temps, de l’affection, de l’amitié, de l’espoir, de l’avenir.

Prophètes, aujourd’hui ?

         Les itinérants et les itinérantes sont-ils prophètes, aujourd’hui ? A regarder de près le quotidien de ces hommes et de ces femmes nous pouvons risquer une réponse affirmative. Je souligne trois points.

  1. Premier point : l’itinérant, de sa souffrance, crie sa soif d’identité. C’est une voix discordante dans notre société.

         Un groupe important d’itinérants présente des carences d’apprentissage social et affectif résultant de traumatismes de l’attachement : deuils, conflits familiaux ou divorces problématiques, violence conjugale, abus sexuel ou inceste, négligence ou maltraitance, placements répétés, désengagement parental conséquent des problèmes familiaux.

         Il a généralement vécu des problèmes personnels bien plus considérables que les autres personnes économiquement très défavorisées; il a vécu beaucoup plus de conflits et de ruptures; il a souvent grandi dans un contexte où le monde des adultes fut vécu puis intériorisé comme étant un champ de bataille ou d’exploitation, un cachot de solitude et d’abandon.

         L’itinérance devient un moyen pour se rendre présentement invisible à sa famille et à ses  proches. C’est un bon moyen pour ne pas laisser d’adresse et pour être le seul à avoir le pouvoir de communiquer avec eux.

         Ou encore l’itinérance exprime une grande lassitude, une grande fatigue qui s’installe, une incapacité de se battre pour la recherche des avantages. C’est la recherche d’une paisible retraite anticipée, sans responsabilités, sans rien à prouver. L’itinérant en vient à intégrer profondément la conviction qu’il est incapable de tout rôle social, de toute place dans la société. Il s’éclipse tout simplement de la course.

         Il arrive souvent aussi que l’itinérance est une stratégie qui vise à rendre l’individu davantage présent aux proches, à les préoccuper par la disparition des coordonnées, à les inquiéter, à les punir d’avoir été inadéquats. L’itinérance serait une colère virulente exprimée passivement, le désir de faire mal, de rendre coupable les auteurs présumés du drame.

         L’itinérance devient une vive intolérance de toute place, de tout engagement relationnel, de toute durée dans le lien. C’est comme le cri de qui ne peut vivre que seul sur une île déserte, pourtant en plein cœur de la ville. Il ressent le mépris, la peur d’être avec les autres. Rien n’avance. L’important est d’être le seul maître â décider, à tout contrôler. Il ne peut plus ouvrir la porte, ne veut plus ouvrir de porte. Il a trop souffert, trop vu de choses, trop perçu ou cru percevoir de cruauté, de froideur, de bassesse dans tout ce qui l’a entouré.

      2. Deuxième point : de sa misère, il pointe un chemin nouveau

                   Malgré les vicissitudes des expériences relationnelles et les traumatismes familiaux vécus, il est important de saisir la nuance suivante: en surface, l’itinérant peut refuser de parler de ces liens, chercher à en diminuer l’importance ou même les « représenter » autrement qu’ils sont réellement vécus (« je ne veux plus rien savoir d’eux ») mais dès que le temps, l’accueil et l’écoute sont vraiment au rendez-vous, les liens enfouis dans le non-dit redeviennent des objets importants de la communication et du sens donné à l’itinérance. D’après le témoignage des itinérants eux-mêmes, la construction subjective de l’itinérance est en bonne partie une question de liens avec des ramifications spatiales de lieu, d’itinérance et d’errance…

                   Dans sa dimension relationnelle, l’itinérance apparaît comme un mouvement chargé de sens. En effet, loin d’être définitivement désaffilié, le jeune adulte itinérant se trouve aux prises, de façon active, avec des liens auxquels il refuse de renoncer même s’il a le sentiment de ne pas pouvoir réparer. L’itinérance émerge comme un moyen de survie, une « solution » en quelque sorte à des relations délétères.

         Le recours à l’aide implique une démarche qui le replonge dans l’univers des liens nécessaires. Quand une relation de confiance peut malgré tout s’établir, des solutions plus durables à l’itinérance quotidienne deviennent souvent « magiquement » possibles : le soutien est mieux accepté; les conseils pratiques, davantage suivis; les fuites de l’aide, beaucoup moins fréquentes.

         Le thrill de la rue est comme un prolongement de la fête familiale de l’enfance. L’itinérant recherche à tous les jours une petite famille, des liens fraternels sans entraves, d’échanges simples et vrais. Rester itinérant c’est s’assurer d’avoir une place dans ce nid si accueillant. Il retrouve des intervenants qui les comprennent, des ressources qui les accueillent, des soupes populaires où il fait bon aller, c’est-à-dire un véritable milieu de vie auquel on peut s’identifier et qui peut être vécu comme très valorisant car il a le sentiment d’être accepté, reçu, apprécié, aimé. On ne veut pas de conflit. C’est le besoin d’appartenir à un  milieu. L’itinérant a besoin du regard des autres pour se sentir exister. C’est ce qui l’amène à être en interaction avec les autres itinérants, les passants, les aidants mais pas avec les siens. Il faut remplacer ceux et celles qui sont à la source de sa souffrance.

         L’itinérance devient le refus du moule commun, une quête de sentiments plus purs, plus profonds. Elle exprime la nostalgie d’un souffle qui élève au-dessus de la mêlée et une renaissance intégrale de repartir à zéro. C’est le refus des bonheurs « civilisés », des joies du foyer, des liens amoureux, de la famille, des enfants, de l’appartenance aux autres. Devenir comme son père, comme sa mère, comme son frère aîné, comme sa petite sœur, tous « casés » dans la société, il n’en est pas question.  La vie doit être quelque chose de plus intéressant, de plus profond sans qu’on sache très bien ce que cela pourrait être.

      3. Troisième point : de son impuissance il avoue son besoin de Dieu et se remet à   Lui en toute confiance.

         L’itinérance devient pour l’itinérant une efficace entreprise d’autopunition. Il veut payer pour ses fautes, il a le sentiment d’avoir refusé de faire sa part et il a souvent aussi le sentiment d’avoir causé de vives souffrances à ses proches et d’avoir été la source de leur propre malheur.

         L’itinérance se transforme alors en une forme extrême d’amour. Elle véhicule la fantaisie de la réconciliation et le retour de l’enfant prodigue dans la famille heureuse et accueillante. L’itinérant en arrive même à nourrir l’attente d’un retour éventuel au milieu familial. « Je reviens, après avoir été au bout du monde, au bout de la vie, au bout du drame. Je reviens transformé. »

         Un toxicomane me disait: « Je veux te remercier car j’ai compris que quand je pense à Dieu je ne peux pas faire quelque chose de mal car ce serait me détruire à moi-même ».

Conclusion

         Nous pouvons le percevoir aisément : le phénomène de l’itinérance, aujourd’hui, n’est pas simple. Les causes sociales n’expliquent pas à elles seules la croissance de l’itinérance. Elles s’ajoutent à des conditions socioéconomiques et culturelles. Ajoutons aussi le dérapage affectif. Ce qui est certain c’est qu’elle cache une profonde souffrance, un soif infinie du désir d’ÊTRE PLUS.

         L’univers de l’itinérance est un univers de risque et de souffrance. Toutefois, c’est un univers qui garde branché sur l’énergie de la survie, du besoin et du manque. La rue est un lieu géographique mais avant tout un lieu intériorisé qui intègre un ensemble d’expériences humaines. Dans le visage de la déchéance humaine  on y retrouve les plus beaux traits du Dieu AMOUR. Y croyons-nous ?

         Oui, je crois : les itinérants sont les prophètes d’aujourd’hui pour la société civile et pour l’Église.

                                                        Victor Asselin

         (Conférence prononcée à Nicolet, Québec, le 23 janvier 2001 – lors de l’Assemblée générale de la Croix Rouge, Section de Nicolet)

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