C’était hier… et Aujourd’hui…

C’était hier ….  Et aujourd’hui  !

            Le 22 mars 2006, Damásio, petit village de la municipalité de Guimarães, État du Maranhão, Brésil, devenait le lieu de rencontre des autorités fédérales, provinciales et municipales pour marquer l’importance de la culture « nègre » dans la formation de ce pays de 180 millions de personnes. En effet, le gouvernement fédéral reconnaissant la contribution inestimable du peuple noir venu d’Afrique comme esclaves du Portugal, avait sanctionné une loi reconnaissant la dette envers eux et créait un fonds spécial pour financer les projets provenant de villages encore peuplés de descendants d’esclaves. Damásio devenait le premier projet à être reconnu officiellement.

C’est la fête

Ce fut la fête ! Et quelle fête ! Plus de 3000 personnes occupèrent la place publique oú commença la construction des dix premières maisons en 1970.  Trois expositions, même luxueuses, de photos d’un mètre carré chacune, rappelant la vie, la culture, les activités et le peuple du milieu, ornaient la place publique Une installation de théâtre mobile e de som digne de la grande ville de São Paulo. Des autobus de douze municipalités des environs amenèrent des visiteurs qui vinrent se joindre pour célébrer l’événement. Une page d’histoire s’écrivait.

C’est au som des tambours que la journée se déroula dans un climat de solidarité et de reconnaissance. Le bumba-meu-boi comme les diverses expressions de tambours avaient leur place. Il y eut nourriture et eau pour tous.

Qu’est Damásio ?

Qu’est donc Damásio ?  Pourquoi Damásio ? Damásio est un petit village situé a 9 kilomètres de Guimarães, village central de la municipalité. Là demeure un peuple descendant d’esclaves. Dans les années passées on avait peur d’eux car devant un noir pauvre on devait prendre ses distances. C’était un lieu sans importance et isolé des localités voisines. Ce fut dans les derniers mois de 1968 que l’on commença à y établir des contacts plus fréquents. Par surprise on y découvrit un peuple solidaire malgré le haut taux d’analphabétisme et une misère indescriptible. Aucun enfant ne demeurait sans parent. La coutume est établie: on se protège et on s’entraide.

Le début du projet communautaire

Paulo Freire, le grand éducateur brésilien, nous avait laissé sa méthode de la “Pédagogie de l’opprimé”. Inspirés par lui nous commençons une réunion hebdomadaire ouverte à tous ceux et celles qui le désiraient. En réalité, après les premières rencontres, se forma le premier groupe : dix hommes. Aucune femme. Ce n’est pas la coutume. Faire l’inventaire du vocabulaire du groupe fut le premier pas. Incroyable ! Environ 200 mots formaient l’univers de connaissance des participants. Ça ne pouvait pas être différent. On était pratiquement jamais sorti de son milieu. Sans route, sans télévision, quelques radios, sans électricité… on se couchait tôt et se levait tôt pour se rendre au travail des champs parfois à une assez longue distance.

Nous nous sommes donc mis à la tâche de regrouper ce vocabulaire en y recherchant les mots-clés. C’est ainsi que trois groupes se composèrent autour des termes générateurs : la maison, l’école et l’agriculture. Les trois premiers projets venaient de naître: la construction des maisons, l’organisation de l’école et l’amélioration de la “roça”, c’est-à-dire du travail agricole.  La construction des maisons gagna la priorité car, selon le raisonnement du groupe, la maison a une relation très étroite avec le respect de la personne. Un être humain se doit d’avoir une habitation!  D’une maison de paille on construira des maisons de briques et de tuiles et pour faciliter la vie communautaire, on se rapprochera les uns des autres.

On se mit à la recherche du local approprié et on élabore le plan du projet. Dix maisons disposées en forme de rectangle, face à un terrain libre qui deviendra la place publique et le terrain de jeu. Chaque maison aura  trois chambres à coucher, une cuisine et salle à dîner, une salle de visite et une terrasse. C’est à cet endroit que se déroulèrent les événements du 22 mars dernier.

Le projet était communautaire. Il fallait établir des règles de fonctionnement. Le lundi sera la journée de travail communautaire et personne ne pourra s’en absenter. En cas de maladie, un remplaçant est admis. L’aide externe sera demandée exclusivement pour les matériaux impossibles d’être fabriqués par les mains des membres du groupe. Les maisons seront occupées seulement à la fin de la construction des dix maisons. La réunion d’évaluation et de planification se réalisera à la fin de chaque journée de travail communautaire et est obligatoire.

La construction suivait les étapes normales : tout d’abord les fondations puis les murs, le toit et la finition. Mais le fait particulier c’est que l’on ne construisait pas une maison à la suite de l’autre. Non, on procéda tout d’abord aux fondations des dix maisons puis ensuite aux murs des dix maisons et ainsi de suite. Le travail communautaire était organizé en fonction de cela. Par exemple on prit le temps d’extraire la pierre nécessaire pour les 10 maisons avant de commencer les fondations; on fabriqua les briques de terre cuite pour les dix maisons avant de faire les murs, on coupa le bois pour les dix maisons avant de comencer le toît, les fenêtres et les portes. C’est ainsi que tous ont participé à la construction de toutes les maisons en utilisant les matériaux disponibles dans le milieu : toute la pierre, la terre et le bois furent extraits de leur milieu et fruits de leur travail. L’aide externe n’est venu compléter le projet que pour l’achat des clous, du ciment et des tuiles pour le toit, matériaux qui ne pouvaient pas être fabriquées par leurs mains. On découvrit sa dignité par le travail.

Et la femme …

Cette activité éveilla les hommes à la nécessité d’inclure le travail de la femme car, même si elle ne participait pas aux réunions et ne donnait pas son opinion, elle soutenait le groupe de diverses manières comme au transport de l’eau, de la préparation des repas etc…Ainsi, à la demande du groupe elles commencèrent à participer aux réunions et sont devenues indispensables à l’avancement du groupe et de la communauté. Cette participation devint plus visible au début de l’année 1970 quand le groupe voulant unir l’utile à l’agréable, décida d’organiser la fête de la St-Jean. Personne n’avait les conditions de financer le linge nécessaire pour la fête du bumba-meu-boi. Et si on y faisait une activité de la communauté… Les femmes acceptèrent de prendre en charge la confection des pièces nécessaires pour l’activité et leur broderie… dieu sait si cela est compliqué! Mais Sr Rita Larochelle y veillait. C’est de là que naissait le “Club des mères”. Et puisque la St-Jean coincidait avec la conclusion des dix premières maisons, Sr Rita suggéra l’activité d’une maison modèle, manière simple et plaisante à l’œil d’organiser les diverses pièces de la maison. Le propriétaire de la maison qui avait été l’heureux choisi pour cette expérience, lors de la fête de mars dernier, m’amena chez lui en me disait : “je ne sais pas si ma maison est encore une maison modèle mais ce que je sais c’est que ma femme est un modèle” ! L’inauguration du premier “conjunto” de maison coincida avec la St-Jean qui lançait le “bumba-meu-boi” en activité encore aujourd’hui.

L’Éducation des enfants préoccupait aussi les parents. On commença donc à penser quoi faire pour dénicher un professeur de qualité. “Il nous faut un professeur qui “pousse” les étudiants et non des étudiants qui “pousse” le professeur, disait-on. On y réussit. L’arrivée de cette professeure déclencha un processus tout à fait inédit.

Tentative d’un projet d’ensemble

J’arrête ici la description des premiers pas de la communauté de Damàsio, car il y aurait beaucoup à raconter,  pour faire place à quelques réflexions de grande importance pour comprendre le contexte du moment et la situation actuelle de Damásio.

Le travail de Damásio naissait mais il fut vite intégrer à un projet d’ensemble. En effet, quelques sœurs de l’Assomption laissaient graduellement l’enseignement aux écoles pour s’engager davantage à un travail de formation de communautés ecclésiales de base. On y choisit la région qui entourait Damàsio. C’est ce qui nous amena aux villages de Jandiritiua, Carapirà, Genipaùba e Puca. Srs Cécile Rousseau, Juliette Filiatrault e Françoise Gratton auraient beaucoup à rappeler. Nous partions le lundi après-midi et chacune demeurait dans un de ces villages jusqu’au jeudi. Et Simone Grimard, malgré son âge, passait son temps à Damàsio. On se remplaçait. Un cahier de notes, de réflexions et d’observations servait de mémoire pour donner suite au travail et rappeler les événements du village et les impressions vécues au cours des journées. Toutes ces femmes auraient sans doute beaucoup de joie à écouter l’hommage que ce peuple leur rend encore aujourd’hui. Lors de cette fête à Damàsio il y avait des gens de tous ces villages.

Damásio aujourd’hui

Aujourd’hui, qu’est donc Damásio ? C’est un village articulateur de cette région déjà mentionnée. Il existe une école primaire et une école secondaire fréquentées par les jeunes des villages voisins. On voyage les étudiants en autobus. Imaginez ! Les professeurs sont en grande partie des jeunes de Damásio, diplomés de l’Université. Qu’en dites- vous ? C’est fini l’illumination à lampe à l’huile. L’électricité et l’eau courante ont transformé le rythme de vie. Le projet des maisons a continué et à chaque année, de nouvelles résidences s’ajoutent et d’autres vivent des transformations. L’église est construite et les équipes de formation ne laissent rien en suspens. La sécurité publique est prise en charge par la population locale. Aujourd’hui on dit : «beaucoup de polices viennent aux fêtes mais c’est les gens du village qui assurent la paix » Après plus de 35 ans la semence lancée a grandi et produit ses fruits. Reynald Mailhot et Jacques Cloutier ont su alimenter cette semence pour qu’elle prenne vraiment racine et engendre aujourd’hui cet arbre merveilleux auquel peut s’alimenter la jeune génération. Pe William, après quelques années comme curé de Guimarães, assume aujourd’hui la mairie et sait reconnaître l’importance de cette communauté.

FAIRE MÉMOIRE

Le samedi et le dimanche précédant la fête du 22 mars, nous avons fait MÉMOIRE. Ce furent des moments inoubliables. Nous étions en présence de trois générations : celle qui a commencé le projet; celle qui assure la direction actuelle et les adolescents en croissance. Ce fut un échange de génération. La première génération, parmi elle on enregistre déjà quelques personnes décédées, expliqua aux jeunes comment ils ont commencé, comment ils ont travaillé et les raisons qui ont justifié leur persévérance. La jeune génération a prise conscience de la nécessité de se maintenir en constant dialogue avec les plus âgés et de ne jamais mépriser leur sagesse. C’est dans ce contexte de persévérance qu’a été choisi la jeunesse de Damàsio comme lieu de réalisation du premier projet de développement agricole concédé à un quilombola. Une autre expérience naîtra au sud du pays dans l’État de Santa Catarina. On espère que ces deux pôles feront surgir de nombreux projets de développement. Les maires des douze municipalités de la région de Guimarães ont assumé l’engagement de faire naître dans chacune de leur municipalité une communauté agricole « nègre ».

Le 22 mars 2006, à Damásio,  fut la célébration de 35 ans de résistance et le lancement d’un nouveau moment offert à la jeunesse noire. Que cette jeunesse soit fière de ses ancêtres et qu’elle devienne témoin de ceux et celles qui leur succèderont.

Victor Asselin, ptre

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