PROJET MISSIONNAIRE en milieu d’exclusion

PROJET MISSIONNAIRE EN MILIEU D’EXCLUSION

Chez les itinérants

et itinérantes…

Nous avons déjà convenu que le point d’unité et de communion du noyau de « l’équipe missionnaire de rue » est la présence en milieu d’exclusion et qu’il appartient à chacun et chacune d’élaborer son projet pourvu qu’il se situe à l’intérieur des paramètres déjà définis. Il ne sera donc pas surprenant si nous retrouvons divers projets missionnaires en milieu d’exclusion au sein de notre équipe comme d’ailleurs rien ne s’oppose à ce que les divers membres de l’équipe militent au sein du même projet.

Après avoir approché divers milieux, après avoir consulté divers responsables d’oeuvres en milieux d’exclusion, après avoir vérifié certaines intuitions et tenant compte des énoncés mentionnés dans notre « document de travail » comme aussi de la réflexion théologique sur la mission, je présente la proposition suivante comme projet missionnaire personnel. Comme il vient d’être dit, s’il en est du désir de l’équipe, il peut devenir un projet de « l’équipe missionnaire de rue ».

I. SA FORMULATION

« Vivre l’itinérance comme mission au milieu des itinérants en vue de découvrir ses causes et de travailler à leur élimination », voici la formulation de mon projet.

La présence au milieu des itinérants, des intervenants, des bénévoles et des responsables d’oeuvres et d’institutions au service de cette cause comprendrait trois volets:

- Le volet de la recherche et de l’étude

L’itinérance n’est plus celle du « clochard ». Dans notre société actuelle l’absence de recours financier ne semble plus être la justification première de l’existence de l’homme et de la femme appelés « sans-abri ». Pour une réponse plus adéquate à la situation il serait nécessaire d’en rechercher les véritables causes. Ce serait une collaboration importante qui pourrait être donnée responsables des oeuvres. Les services organisés aident grandement les « sans-abri » à prendre conscience de leur dignité et c’est avec cet esprit que les nombreux bénévoles donnent de leur temps. Mais il serait nécessaire d’aller plus loin, c’est-à-dire d’aider les itinérants à prendre conscience des causes de leur situation et, en conséquence, de découvrir et de prendre, si possible, les moyens pour lutter contre cette état d’exclusion.

- Le volet de la prise en charge

Un processus de « conscientization », pour être efficace, implique dès le début les propres intéressés – dans le cas les itinérants – et à eux leur est donné le pouvoir de le conduire. La pédagogie et la méthodologie du groupe seront définies par l’agir quotidien. Au départ il y aura cependant nécessité d’articuler un groupe qui veillera à la promotion du projet, à l’articulation des intéressés et à l’accompagnement. Cette action pourra se diriger autant auprès des itinérants eux-mêmes qu’auprès des intervenants et des responsables d’oeuvres et d’institution.

- Le volet de la célébration

Tout au long du cheminement il y aura des découvertes, des moments de souffrances, des hésitations, des reculs, des conquêtes etc… Tout cela aura avantage à être nourri de la Parole et célébré. Les personnes impliquées dans le processus développeront la préoccupation de découvrir les modalités significatives de célébrer ces moments de mort et de vie. – Pour une Eglise inculturée.

II. LES RAISONS DU CHOIX

Comme le « document de travail » l’a mentionné, nombreuses étaient les possibilités d’option pour un projet missionnaire. Mon choix s’est arrêté sur l’itinérance pour les raisons suivantes:

2.1 Le nombre des itinérants augmente.

Un problème de société ? Une question de décrochage des valeurs proposées par la société actuelle ? En maintenant  cette hypothèse de travail nous ne sommes pas sans prévoir une augmentation d’itinérants et d’itinérantes       non seulement dans les rues de Montréal mais aussi dans les diverses villes du Québec. L’itinérance n’est plus un problème individuel mais un problème collectif, un problème de société. C’est mon hypothèse.

2.2 L’itinérance a des points communs avec la Mission

L’itinérance se situe à un point de convergence. Elle est parente avec le commandement de l’Amour puisqu’elle atteint la vie amoureuse et l’affectivité des itinérants. Elle a un lien étroit avec la liberté. « Mission », « Amour » et « Liberté » ne sont-elles pas des valeurs essentielles de l’Évangile ?

2.3 L’itinérance, pôle de convergence des exclusions

Le milieu de l’itinérance est un pôle convergent de divers milieux d’exclusion: l’alcoolisme, la toxicomanie et la prostitution. Il réunit aussi diverses catégories de personnes: hommes et femmes, jeunes et plus âgés et immigrants de pays étrangers et des diverses régions du Québec.

2.4 L’itinérance, une manière de vivre Église

L’itinérance est une contre-culture à la culture de la société d’aujourd’hui. Si elle est un problème de société, quelles en sont les implications sociales, politiques et économiques ? Ne peut-elle pas devenir une occasion de découvrir une manière de vivre Église autrement par la formation d’une communauté inculturée dans l’itinérance ?

2.5 L’importance des oeuvres au service de l’itinérance

Le nombre d’oeuvres militant dans l’itinérance est impressionnant. Se mettre ensemble pour travailler à changer ce visage est sans doute un engagement évangélique plein d’espérance. Le seul fait du nombre d’oeuvres existentes au service de l’itinérance justifie le projet. Voici quelques-unes de ces oeuvres: Paroisse St-Sacrement, Refuge des jeunes, Dans la rue, HLM (2 maisons administrées par Accueil Bonneau), 404 st-Paul, Old Brewery Mission, Mission Colombe, Accueil Bonneau, Maison du Père, Résidence du Vieux-Port, Ferme Disraéli, Maison Nazareth et L’Itinéraire.

III. QU’EST-CE QUE L’ITINERANCEQUI SONT LES ITINERANTS ?

Avant de poursuivre, une petite pause. Parlons brièvement de l’itinérance. J’ai énoncé mon choix et les raisons qui le justifie. Mais qu’est-ce que l’itinérance ? Qui sont les itinérants ? Je transcris ici quelques observations d’itinérants et d’intervenants. C’est un visage peint par eux-mêmes.

« L’itinérance c’est de ne pas avoir de lieu stable. C’est frapper aux portes et ne pas avoir toujours de place. C’est se tromper de porte. »

« L’itinérant, lui, a renoncé à des fausses valeurs. Il n’a pas été accompagné dans ce décrochage. » Pourquoi a-t-il décroché ? Un besoin d’absolu ? « Il est bien rare de rencontrer un itinérant qui ne croit pas. Il y a une recherche à renaître car la boisson (pour les plus âgés) ou la polytoxicomanie (pour les plus jeunes) est le moyen d’endormir les douleurs. Il faut regarder les blessures pour pouvoir renaître. L’itinérant est bon. Il a la bonté en lui. Le signe de cela c’est qu’il est capable de la reconnaître chez ceux et celles qui lui veulent du bien. »

« En entrant dans l’itinérance, la personne vit le rejet. Il n’est pas aimé. Pour éviter la souffrance il se gèle. Il vit une recherche d’amour que la famille ne lui a jamais donné. Il est important pour lui de retrouver sa dignité en lui redonnant l’estime de soi, de l’aider à faire effort pour s’en sortir et de comprendre l’amour à travers Dieu. »

L’itinérance aujourd’hui semble être plus un phénomène de décrochage qu’un problème de pauvreté. En effet l’itinérant a souvent une condition financière meilleure que bien d’autres citoyens et citoyennes. C’est une personne qui reçoit son B.S., qui a les ressources pour manger, dormir et s’habiller. En plus il demande l’aumône sur la rue pour ses besoins personnels et pour fumer ou acheter un joint. La mère célibataire n’a pas tous ces privilèges.

Nous nous permettons aussi de mentionner une autre situation qui nous laisse perplexe quand nous faisons effort de comprendre le phénomène de l’itinérance. Ce que je vais dire ne met pas en

cause les réponses actuelles à l’itinérance mais se veut être plutôt un questionnement qui motiverait le besoin d’une recherche de réponses nouvelles à des besoins nouveaux. Alors, voici.

Vient-on à la Maison du Père parce qu’on n’a pas de logis pour dormir ? Oui, pour un bon nombre mais il arrive assez souvent qu’un tiers des accueillis ont un logement en ville. Les responsables de l’Accueil Bonneau ont constaté aussi qu’environ 65 % des assidus aux repas quotidiens vivent en logement. Alors, pourquoi cherche-t-on un lieu pour manger et un lieu pour dormir alors qu’on a un logis où habiter ? Cet exemple constitue un indice qu’il existe une nécessité de réflexion sur les causes de l’itinérance.

Les statistiques disent encore que 95 % des itinérants n’ont pas choisi l’itinérance, que 20% sont des femmes, que ce n’est pas d’abord la pauvreté qui est la cause de l’itinérance mais le milieu familial éclaté (viennent ensuite la toxicomanie et le chômage prolongé) que 96 % ont occupé un emploi. Ils ont en moyenne 14 ans d’expérience de travail. 77% ont vécu en couple. 1/3 ont des enfants et 45% ont des contacts avec eux.

Un phénomène de société ? Décrochage ? Une recherche de liberté ? Peut-être est-on poussé au bout de la tolérance humaine  et l’itinérance devient le cri de la libération ! …

IV. STRATÉGIE D’ACTION

Pour réaliser le présent projet missionnaire en milieu d’itinérance, quelle serait la manière la plus appropriée pour enclencher le processus ? Quels seraient les pas à faire ? Sans déterminer avec exactitude la stratégie d’action je me permets de tracer certaines attitudes et certaines étapes qui faciliteraient la mise en route.

4.1 Contacter d’abord les directions d’oeuvres susceptibles d’appuyer le projet et susciter chez elles leur adhésion. Ces personnes pourraient constituer le noyau central et directeur du projet. Il est important que ceux-ci et celles-ci manifestent sans équivoque leur réponse au projet et spécifient comment il s’insère dans leur travail comme une pièce faisant partie du tout.

4.2 A l’aide des intervenants, articuler un, deux ou trois groupes d’itinérants en vue d’initier le processus de connaissance plus approfondie de l’itinérance. Ils seront eux-mêmes les sujets et les agents d’analyse et de transformation du milieu. Ils produiront les instruments nécessaires à leur libération: chants, théâtre, assistance aux oeuvres etc… En définitive, travailler pour que les itinérants prennent l’initiative du discours et du cheminement et que nous soyons des « passeurs » qui facilitent la prise en charge.

4.3 Pénétrer le milieu de vie en vivant dans la rue et dans les endroits fréquentés par les itinérants demeure une condition essentielle au projet. C’est là que je pourrai participer à leurs souffrances en identifiant les lieux de décrochage ou d’accrochage à l’itinérance. La corporalité de la souffrance est le point de départ de la libération. La conétisation du projet est impensable sans le nivellement de la distance qui me sépare d’eux. Il y a donc une relation authentique à établir, une relation d’égalité, une relation de partenaire. Cette présence sera dépourvue de pouvoir et se fera toute simple.

4.4 Cultiver une vie d’équipe avec les autres membres du noyau en réservant un moment pour la prière, un moment pour l’évaluation systématique du travail et de la vie communautaire et un moment pour la vie fraternelle. Aimer la vie est la condition indispensable pour être capable de la      semer.

Je complète ce point de la stratégie d’action en me référant à certaines questions susceptibles de donner des collaborations de valeur à l’évolution du projet. Elles sont en lien avec les trois volets du projet.

                    1. Volet de recherche et d’étude

Quant au volet de « recherche et d’étude » je crois opportun d’articuler un réseau de personnes-ressources (sociologue, bibliste, théologien) ou au moins d’obtenir l’adhésion de quelques points de référence, pour aider à la réflexion plus approfondie du cheminement des groupes d’itinérants, de bénévoles ou d’intervenants et de responsables d’oeuvres et d’institutions. La collaboration de biblistes aiderait grandement à découvrir et approfondir les thèmes bibliques connexes à l’itinérance.

                   2. Volet de la prise en charge

Quant au volet de la « prise en charge » le Centre St-Pierre pourrait être contacté pour étudier la possibilité d’une collaboration. Au fil des ans, ce Centre a bâti sa crédibilité. Il se définit comme un centre d’éducation populaire. Ne pourrait-il pas se donner une vocation d’articulation des chrétiens et des chrétiennes qui grandissent en marge de la paroisse ? Et une vocation d’aide à la formation au niveau de l’itinérance ? Une vocation gratuite au service des gens de la rue !

                    3. Volet de la célébration

Enfin quant au volet de la « célébration » il n’est pas superflu de rappeler qu’entrer dans le milieu de l’itinérance c’est franchir le seuil d’une nouvelle culture. En conséquence, un défi d’inculturation attend les chrétiennes et de chrétiens itinérants et ceux et celles qui s’unissent à eux et elles dans les divers services.

Une attention particulière devra être donnée au discernement de l’action de Dieu dans ce milieu pour un partage original de foi à l’inspiration du modèle d’Emmaus et pour une célébration inculturée, révélant ainsi une présence authentique de l’Eglise de Jésus-Christ.

V. LA SPIRITUALITE

L’Itinérant est un croyant et il est l’inspirateur d’une manière d’être pour les personnes qui travaillent avec lui. Beaucoup de bénévoles disent à qui veut l’entendre qu’ils viennent chercher une inspiration pour leur vie auprès des itinérants.

Les « gars » de la Maison du Père ont eu l’occasion en mars dernier de s’exprimer sur le sujet. Nous traduisons ici, espérons avec fidélité, leur pensée. C’est assez impressionnant de prendre conscience de la spiritualité qui anime ces « errants dans la rue ». Et c’est sans nul doute une question d’importance pour l’animation missionnaire auprès des itinérants.

5.1 Qu’est-ce que la spiritualité ?

Qu’est-ce que la spiritualité, demande-t-on aux itinérants en « meeting » ?  La spiritualité, dit-on, c’est « ce qui donne sens à ma vie », « une vérité qui n’a pas besoin d’être dite », « une ligne de conduite que chacun se trace », « un besoin que tout humain a pour pouvoir fonctionner ». « C’est quelque chose en dedans, un intérieur à développer ». « Ca commence petit et ça évolue ». « Ça devient moins réfléchi et ça se vit plus ».

« Entre le naître et le mourir », il y a un cheminement. « C’est l’évolution dans l’apprentissage de l’amour ». « C’est libérer l’amour qui est prisonnier en moi », « c’est libérer ma capacité d’agir avec amour et de résister au mal », « c’est reconnaître que quelqu’un m’aime et c’est vouloir grandir avec LUI ».

La spiritualité « ça donne espoir même si ça parait tout de travers ». « Ca nous apprend à parler des vraies affaires et c’est une réponse à la question de qui est l’auteur du bien et du mal ».

5.2 Les éléments d’une spiritualité pour itinérants

Et quels en sont les principaux éléments ? C’est :

- La redécouverte du « pouvoir de gérer ma vie, de servir et d’aider »;

- « Le témoignage d’un Dieu proche et miséricordieux, responsable de l’Espérance et canal de l’Amour du Père »;

- Le « lâcher prise sur mon moi ». Il est impossible « d’embarquer et de m’ouvrir » à quoi que ce soit si le courage, la force et les moyens pour arrêter de « me tourner vers moi-même » ne sont pas là. C’est le « lâcher prise qui me pousse à l’ouverture vers les autres et vers l’AUTRE. »

- « Les autres et l’Autre ». « Les autres, par leur comportement, me disent le Dieu en qui ils croient comme aussi mon comportement dit en qui je crois ». « Je vois le Dieu en qui je crois dans le sourire de quelqu’un, dans le service des bénévoles etc… comme aussi je le découvre en moi lorsque je ne réagis pas à une insulte. C’est la valeur de l’Amour que je dis à ce moment-là« . « L’AUTRE est une puissance supérieure, un guide pour ma vie, un souffle avec qui je veux me connecter ». « C’est quelqu’un plein de tendresse ».

5.3 Les moyens pour développer la spiritualité

Et les « gars » explicitent certains moyens qu’ils pratiquent pour développer leur spiritualité. Selon eux, il est important:

- « De vérifier les valeurs morales » des itinérants;

- « D’aller au coeur des misères » des itinérants. C’est ce qu’ils appellent « les vraies affaires ».

- « De donner de l’importance aux thérapies et aux autres moyens de ce genre ». « J’ai cru, j’ai abandonné, je reviens ».

En terminant son témoignage sur la spiritualité un « gars » disait: « AVEC LA SPIRITUALITé JE SUIS PORTEUR DE DIEU AUX AUTRES ».

CONCLUSION

Un projet missionnaire en milieu d’itinérance et avec les itinérants défie la sagesse humaine mais pas celle de Dieu.

Voici ce que Neill dit des missionnaires: « Ils ont été dans l’ensemble des gens fragiles, sans grande sagesse, ni vraiment saints, ni très patients. Ils ont transgressé la plupart des commandements et ont commis toutes les fautes imaginables » (cité par Bosch, « Dynamique de la mission chrétienne », p. 693). Et Bosch ajoute: « ce que Neill dit des missionnaires a été vrai des missionnaires de tous les temps, à partir du grand apôtre, qui se vantait de sa faiblesse, jusqu’à ceux qui se nomment encore « missionnaires ».

Et alors, pourquoi pas ?

4 mai 1996                                Victor Asselin, ptre

Comments are closed.