Les élections de 1993

                                         LES ELECTIONS DE 1993

     Nous sommes bien d’accord que les coutumes de la société québécoise ont bien changé depuis 1950. Nous le sentons. Nous le vivons. Il y a, aujourd’hui, un mode de penser et d’agir qui contredit les principes moraux alors acceptés et respectés. Tout cela n’est pas mauvais. Au contraire. Mais puisqu’il faut appeler les choses par leur nom, nous disons donc que nous traversons une « crise morale ». Mais ce qui est plus sérieux encore que la « crise morale » c’est la « crise de la morale » qui nous pousse à accepter avec la plus grande naturalité le fait qu’il n’est pas nécessaire d’avoir de norme qui oriente notre vie privée et notre vie publique. Vous savez, c’est très sérieux et très dangereux lorsque, comme personne ou comme peuple, nous n’acceptons plus la morale, c’est-à-dire les valeurs qui garantissent la réalisation personnelle et sociale de l’être humain. Quand cela arrive, tout homme et toute femme perd sa dignité et le sens de sa vie.

     Savoir vivre au milieu de son temps est source d’équilibre et d’engagement. Savoir questionner son temps est signe de recherche et d’avancement. Voici pourquoi à l’approche des élections fédérale et municipale et, dans quelques mois, provinciale, j’ai cru opportun vous adresser cette lettre. Question de vouloir faire un pas avec vous pour, au moins, comprendre la situation qui se dégrade à chaque jour. Au milieu de cette crise je sais que beaucoup parmi nous s’interrogent, réfléchissent, souffrent et se défendent tant bien que mal. L’intérêt ou le désintérêt des citoyennes et des citoyens à la vie publique est le signe de la vitalité ou de l’engourdissememt de la vie démocratique du pays ou de la municipalité.

     Comme pasteur de notre communauté chrétienne, il me semble opportun rappeler certaines valeurs qui trouvent leur fondement dans le comportement de Jésus et que nous retrouvons dans les Évangiles. Je vous livre quatre points qui, à mon avis, peuvent aider à comprendre le pourquoi de la crise morale actuelle. Les voici:

 

1. Dans la société d’aujourd’hui, l’économie, la politique et la technique suivent leur propre logique. Reconnaître et affirmer leur autonomie est un avancement important mais si nous oublions leur référence à la religion et à la morale nous risquons fort de perdre le sens du service aux personnes et l’importance du Bien Commun si nécessaire à l’harmonie de la vie en société.

2. Dans ce contexte, la société stimule et encourage l’INDIVIDUALISME. C’est la culture du « chacun pour soi ». On privilégie très souvent et parfois exclusivement les intérêts individuels dans la prise de ses décisions. On dit par exemple « c’est toi qui décide ». C’est très vrai que chacun et chacune est appelé à prendre ses décisions personnelles mais encore faut-il que toute décision évite la création de préjudice à la collectivité. L’INDIVIDUALISME gruge par l’intérieur les valeurs de la fraternité et de la solidarité. C’est l’attitude de Cain: »Suis-je le gardien de mon frère ? »(Gn. 4,9)

3. « C’est en se donnant qu’on reçoit » disait Saint François d’Assise. En regardant autour de soi, nous ne sommes pas sans constater que la vie sociale se détériore graduellement à tous niveaux. On y perçoit même des gestes de corruption et de violence. Ça semble une conséquence logique d’une société où la défense des intérêts privés prime sur les besoins de la collectivité.

 

     Ne serait-il pas bénéfique nous questionner et questionner toute personne au service du public sur la nature des intérêts défendus ? En politique, cherchons-nous à répondre aux besoins de la population ou à satisfaire les intérêts d’une clientèle choisie?

4. Enfin, tout cela attire notre attention sur les inégalités sociales qui engendrent un état d’injustice et de pauvreté. On a imprimé le mythe de la richesse chez tous et toutes et la lutte s’engage sournoisement. La propagation du travail au noir en est un exemple patent. On peut même se demander si telle pratique n’est pas volontairement planifiée pour favoriser les intérêts des plus nantis ?

 

     La crise morale et la crise de la morale sont à nos portes. Au moment où nous sommes appelés à exercer un devoir de citoyenneté, prenons un temps pour mieux évaluer l’importance que nous donnons à la vie publique et pour mieux discerner le choix que nous aurons à faire.

     Beaucoup parmi vous s’interrogent sur l’opportunité de nouveaux styles de vie marqués par la liberté et la solidarité. On a aussi soif d’expérience qui ouvre au sacré. C’est un chemin plein d’espérance à condition qu’on veuille vivre incarné dans la réalité d’aujourd’hui. Vivre l’aujourd’hui à la manière du passé ou vivre l’aujourd’hui dans un contexte étranger à la réalité vécue sont deux options qui conduisent à nulle part. La nostalgie du passé et la fuite du réel détruisent l’histoire plus qu’elles ne la construisent.

     En terminant, dans une perspective d’une meilleure préparation aux élections qui s’en viennent, je vous propose deux questions :

     Quelle sera ta participation à la vie publique ? Crois-tu important participer à la vie publique ?

     Quelles valeurs orienteront le choix de ton vote aux prochaines élections ?

     Ensemble, réaffirmons notre volonté de faire de notre milieu un oasis de paix. C’est ce que nous appelons construire le Royaume de Dieu. N’est-ce pas ce que nous désirons ici, chez-nous ?

Saint-Nicéphore, 18 octobre 1993

                                  Victor Asselin, ptre curé

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