Où trouver le visage de JÉSUS ?

                              OÙ TROUVER LE VISAGE DE JÉSUS ?

     Les ambigüités de la vie et du quotidien nous poussent souvent à chercher plus profondément le sens des événements et les raisons qui justifient notre manière d’être et d’agir. C’était un jour de semaine, quelques jours avant Noël, et j’arrivais à une maison de chambres*. François était là, assis, et devait donner une réponse à sa mère qui venait de lui téléphoner pour l’inviter à un repas à l’occasion des Fêtes. « Qu’en penses-tu », me dit-il, « dois-je lui donner une réponse affirmative ou négative ? » « Ce qui m’écoeure là-dedans c’est que cette invitation arrive seulement en temps des fêtes. En dehors de ce temps, je n’ai pas de famille. »

     Le temps des Fêtes serait-il un temps de souffrance ou un temps de réjouissance ?

     Un temps pour les pauvres

     Le temps des Fêtes n’est-il pas un temps où l’on pense davantage aux pauvres ? On y prépare des milliers de paniers de Noël; on organise des guignolées; on recueille et on répare des jouets pour les enfants; on visite et on chante dans les résidences de personnes du troisième âge; on offre des banquets pour les familles et les célibataires recevant le B.S. et combien d’autres choses. Puis, quand tout est fini, on fait des statistiques. « Ce fut un succès, dit-on, car on a distribué cinq cents de paniers de plus que l’an dernier, on a recueilli trois cents kilos de plus de nourriture non périssable et les repas ont été fréquenté plus que jamais ».

     Oui, c’est vrai, il y a eu beaucoup de bénévolat, de générosité et de partage. On est satisfait car on a soulagé la misère pour quelques heures. Et pour la grande majorité des pauvres on est satisfait aussi car ce temps qui rappelle trop de souffrances est enfin terminé !

     Une question

     La pauvreté est-elle un bien ou un mal ? J’ai souvent entendu le rappel de ce verset de l’Evangile: « Il y aura toujours des pauvres parmi vous » comme si on voulait me rappeler qu’on a besoin des pauvres et qu’ils sont nécessaires. Ne voudrait-on pas justifier une manière de penser et d’agir ? Il m’arrive parfois de penser que la pauvreté est un bien car elle permet de développer le sens de la solidarité et de garder la conscience d’une dignité blessée.

     Mais pourquoi la pauvreté fait-elle l’objet d’une discussion toujours très animée ? Pourquoi est-elle un sujet très controversé? Pourquoi suscite-t-elle tant d’animosité ? Pourquoi fait-elle, de la part de Jésus, l’objet d’une option ? J’aimerais réfléchir avec vous, aujourd’hui, comme chrétien. Je désire partager avec vous quelques moments car mon apprentissage auprès des pauvres me laisse toujours en état de questions. Le milieu des pauvres est-il un lieu d’annonce de l’Évangile ?

Un rappel

     C’était en 1974, au Brésil. J’étais vicaire épiscopal du diocèse et coordonnateur de pastorale**. Il me semblait que pour être davantage fidèle à ma vocation je devais habiter dans un quartier où les gens vivaient dans des maisons sur pilotis. J’y suis allé et je m’y plaisais. Les relations avec les gens étaient excellentes et je me sentais bien protégé par mon environnement malgré la prostitution, les vols et tous les problèmes connus en milieu de marginalité.

     Mais, au cours de la deuxième année, lors d’une conversation amicale à la maison, on me dit tout bonnement : « Vas-tu rester ici encore longtemps ? » Cette question m’incommoda. Que sous-entendait-elle ? « Eh bien voici, me dirent-ils, tu as les conditions de vivre en milieu meilleur que celui-ci et par ta présence ici, tu viens nous dire qu’il est bon de vivre dans ces conditions de misère. Saches que si tu ne quittes pas ce quartier, on te rejettera comme on rejette la misère. » J’étais encore sous le choc de la remarque car je croyais avoir fait un choix important dans ma vie. Et eux de continuer: « Si tu veux vraiment montrer que tu es avec nous, sors, va demeurer dans un lieu « normal » et continue d’être avec nous pour qu’ensemble nous trouvions des issues à la situation de misère ».

     J’ai alors compris que ma présence dans ce milieu exprimait un engagement qui ne reflétait pas encore le véritable esprit de l’Évangile. J’ai suivi les conseils des gens du quartier. Mon engagement auprès d’eux me fit entrer dans une voie très étroite, celle de l’humilité et de la solidarité. Les vrais problèmes ont commencé. La lutte avec les pauvres c’est aussi une lutte contre les causes et les responsables de la situation. Ce furent des années difficiles et même très difficiles mais combien profondes et fructueuses.

La pauvreté, image de la création blessée

     L’expérience de1974 m’a toujours accompagné et c’est ce que j’essaie de continuer auprès de compagnes et de compagnons en milieu d’itinérance du Centre-Sud et du Centre-ville de Montréal. Cette première expérience m’a ouvert les yeux et m’a appris que toute situation de pauvreté est une offense au Créateur. Dans le langage de théologie chrétienne on dirait : c’est « une situation de péché ». Les divers visages de la pauvreté ne sont-ils pas les divers visages du mal?

     Peut-on aimer la pauvreté ? Peut-on aimer le mal ? Peut-on aimer ce qui défigure la personne humaine et la création ? Jésus est pourtant venu habiter les milieux de pauvreté et de souffrance! N’est-il pas venu dire que la pauvreté est une bonne chose et que les pauvres sont les meilleurs ?

     Non et non. La pauvreté n’est pas aimable. Le visage du pauvre n’est pas admirable.

Le pauvre habité par Jésus

     Quelle est donc l’originalité de l’Évangile si le visage blessé de la création et du pauvre ne sont pas aimables ? C’est peut-être ici que le mystère de Dieu prend toute sa vigueur et son espérance. Jésus est « venu habiter » là où on avait fermé la porte. Jésus est venu habiter les milieux de pauvreté et de souffrance. Le visage du pauvre devient alors aimable et admirable non en lui-même mais parce qu’il cache le visage d’un Dieu plein d’amour pour sa création.

     L’option de Jésus pour les pauvres ne repose nullement sur le bienfait de la pauvreté ou sur la pitié qu’Il aurait eu pour les pauvres mais sur sa volonté de faire surgir le NOUVEAU de la marginalité. L’option de Jésus devient un lieu privilégié de PRESENCE et d’appel à la présence. L’Évangile ne nous demande pas d’aimer le visage du pauvre mais de découvrir le vrai visage du Dieu caché dans le pauvre pour, peu à peu, faire resplendir les visages originels de la Création et du Créateur.

     Le milieu de l’exclusion est le lieu par excellence de la révélation de l’Amour du Père. C’est un lieu où nous n’avons rien à défendre, un lieu de fragilité où le pouvoir réside dans la conscience de la dignité des personnes. Ce sont les lieux des figures bibliques de l’orphelin – l’enfant de l’autre -;  de la veuve – l’épouse de celui qui n’est plus – et de l’étranger – le résident d’ailleurs. En d’autres mots, le milieu de l’exclusion et de la marginalité est le chemin de l’ouverture à l’autre qui vit sans résidence, sans abri et sans famille et qui, conséquemment, conduit à l’AUTRE.

Pourquoi en est-il ainsi ?

     Jésus, fin pédagogue, a choisi un chemin qui, malgré les évidentes contradictions, invite à chercher et à découvrir le véritable visage de l’Amour.

     a) La marginalité, lieu du cri du pauvre

         J’ai découvert que pour découvrir le visage de Dieu, il me fallait d’abord entendre le cri du pauvre et apprendre à l’écouter. C’est un lieu où il y en a des cris et ces cris sont des cris de Dieu. Comment entendre ces cris de Dieu si je ne vis avec les pauvres ? « J’ai vu mon peuple humilié… et j’ai entendu ses cris … Oui, je connais ses souffrances ! » (Ex. 3,7) Il est là. Il a pris place. Il est venu habiter.

     Comme le cri du pauvre est important! C’est lui qui prolonge le cri de Jésus sur la croix. C’est un cri de protestation lancé à la face de ceux et celles qui ne croient pas et n’espèrent pas mais aussi un cri de foi et d’espérance car il interpelle et exige un changement.

     C’est le cri du « gars » qui affirme avec vigueur: « Je n’ai jamais demandé d’être schizophrène; je n’ai jamais demandé d’être accompagné par un psychiatre et je n’ai jamais demandé de manger un paquet de pilules par jour ». Il protestait et avait raison. Et d’autres, en paroles d’encouragement, lui disaient: « oui, c’est vrai, mais tu n’en demeures pas moins un fils de Dieu ». C’est aussi le cri des itinérants qui protestent contre le temps des fêtes car « il nous oblige à penser que nous sommes oubliés. »

     Entendre et écouter le cri du pauvre n’est-ce pas le premier pas pour découvrir le vrai visage du Dieu en qui nous croyons ?

     b) La marginalité, lieu de libération

         Les pauvres m’ont aidé à prendre conscience de la misère qui m’habite et que sans elle, il m’est impossible de découvrir le visage de Dieu. Le milieu de l’exclusion est le lieu des misères humaines et c’est là que je dois apprendre à vivre. Le pauvre n’est-il pas forcé de vivre en milieu de péché ? C’est terrible et angoissant de penser à cela.

     Mais cette angoisse fait tellement mal aux tripes qu’elle fait naître une espérance. Tout devient possible : le monde de l’exclusion est habité par le Dieu de la vie. Jésus n’a pas trouvé d’autre place pour naître que celle de l’étable et de la mangeoire.

     Le rejet a fait naître la VIE. La Résurrection a pris racine dans la souffrance pour lui en donner une réponse. « Je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient en abondance ».

     Prendre conscience de la misère et s’émouvoir au point d’en être angoissé me semble bien un pas pour découvrir le Dieu de l’Espérance. Le milieu des exclus est un milieu de solidarité car la misère et la souffrance nous obligent à avoir besoin des autres.

     c) La marginalité, lieu privilégié d’engagement

     Je me souviens du grand éducateur brésilien Paulo Freire qui insistait sur l’AGIR. Pour lui c’est l’élément décisif pour une authentique conscientisation. Il rappelait le témoignage de Jésus qui disait : »il ne peut pas y avoir de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn 15,13). Ca me rappelle le début d’une conversation avec un « gars » de la rue lorsque je suis arrivé à Montréal. Avant même de commencer la conversation il me demanda: « Es-tu capable de partager, toé ? si t’es pas capable, on n’a rien à se dire ! ».

     Les milieux de marginalité sont des lieux d’engagement pour la justice et pour l’Amour. Ce n’est pas évident de vivre dans un milieu où les contradictions sont les plus flagrantes. Apprendre à vivre sans juger et à  aimer sans condition oblige à un changement radical. Le véritable visage de Dieu chez le pauvre ne se révélera que s’il rencontre en moi une qualité de présence et de service. Le visage du pauvre se transforme. Il devient celui d’un Jésus encore crucifié mais rempli de certitude et d’espérance.

     Voilà le miracle ! Les facettes multiples du visage du Dieu des chrétiennes et des chrétiens se révèlent. Le visage du Dieu AMOUR apparaît. C’est un visage d’Amour qui naît de la haine; c’est un visage de lumière qui naît de la noirceur; c’est un visage de tendresse qui naît de la brutalité; c’est un visage de compassion qui naît de l’insulte à un compagnon; c’est un visage de partage qui naît de l’estime exagéré de soi …

     Qu’il est donc contradictoire de voir ce visage du Dieu Amour dans celui d’un toxicomane, d’une prostituée, d’un sidatique ou d’un joueur compulsif ! Et c’est pourtant le Dieu des chrétiennes et des chrétiens car c’est Celui de Jésus.

     La présence en milieu d’exclusion et l’amour inconditionnel au pauvre me semblent être les éléments de l’agir transformateur et solidaire désiré par Jésus.

Conclusion

     Vivre en milieu de pauvreté et d’exclusion, comme Jésus, n’est pas une consécration de la marginalité et de la pauvreté mais une option passionnée pour la communication et la communion avec Celui qui se cache sous le visage du pauvre. Être solidaire du pauvre c’est édifier l’homme nouveau

     L’Église est en santé quand elle se fait présente en milieu de marginalité et c’est sûrement ce qui lui permettra d’être capable d’oser et de risquer. Se laisser interpeller par le pauvre c’est prendre un chemin qui libère. On ne supporte pas longtemps le regard du pauvre. S’approcher de l’appauvri, de l’exclu et du marginal est évangéliquement libérateur parce que déstabilisateur.

     Saint Mathieu au chapitre 25 de son Évangile donne l’adresse du Tribunal où tous et toutes seront jugés.

Montréal, le 28 décembre 1998

                                                                    Victor Asselin, ptre

* Il s’agit d’une résidence réservée aux itinérants de Montréal et administrée par l’équipe de l’Accueil Bonneau fondée par la communauté religieuse des « Sœurs grises » – religieuses de la Charité de Montréal.

  ** Diocèse de Pinheiro, Maranhão, Brésil

 

 

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