Montréal, terre de mission

                        MONTREAL, TERRE DE MISSION

     En avril dernier, Son Éminence le Cardinal Jean-Claude Turcotte promulguait les conclusions du Synode diocésain de Montréal et les présentait comme « des propositions qui dessinent « le visage de l’Église que nous voulons être » (p. 4). Et parmi ces propositions, la 59e a attiré mon attention de manière particulière, en raison de son importance pour l’Église du Québec et du profond changement qu’elle implique dans notre engagement chrétien. Elle se lit comme suit: « Que l’Église de Montréal reconnaisse son territoire comme terre de mission et supporte l’action missionnaire des chrétiens et des chrétiennes à l’intérieur du territoire diocésain » (p. 25)

     Je voudrais réfléchir quelque peu avec vous sur la première partie de cette proposition, « Montréal, terre de mission ».

Soif de communion et de communication

     Je remarquais, ces dernières années, que les chrétiennes et les chrétiens engagés en milieux de marginalité et de souffrances, autant ici qu’à l’extérieur de notre pays, manifestent une sensibilité notable à la MISSION. Le pourquoi de cette observation m’intriguait. J’ai cherché et la démarche m’amena à penser que cet enthousiasme ne pouvait naître que du mystère de communion et de communication que l’on retrouve dans la TRINITE, origine de la MISSION. Le pape Jean-PAul II, dans « Redemptoris MIssio », signale en effet que « le dessein trinitaire… a donné un souffle nouveau à cette activité missionnaire, qui n’est plus conçue comme une tâche marginale de l’Église  mais intégrée dans le coeur de sa vie comme un engagement fondamental de tout le Peuple de Dieu. » (no.2)

Une option

     « Montréal, terre de mission » marque une option. Cette déclaration nous dit qu’à Montréal le message de l’Évangile n’est plus connu ou qu’on s’en est éloigné. Elle marque une action spécifique et prend le nom de MISSION pour bien la distinguer de l’activité pastorale. Je ne cite pas le texte de « Redemptoris MIssio » mais il est intéressant de s’y référer (RM no. 32 et 33) « pour éviter de courir le risque de ramener au même niveau des situations très diverses et de réduire, voire de faire disparaître, la mission et les missionnaires ad gentes » (id., no. 32). La proposition synodale devient une option pour l’Église de Montréal.

Montréal, théâtre d’une histoire missionnaire

     Une terre de MISSION c’est un lieu et pas n’importe lequel lieu. C’est un lieu de relations brisées, un lieu de souffrances en marge de l’Espérance apportée par Jésus-Christ. C’est un lieu de re-création. C’est le théâtre d’une action, d’une histoire qui nous dit que la création sortie des mains de Dieu, bonne et harmonieuse, a été blessée et qu’elle a besoin de salut. La Mission c’est le lieu du retour à la communion, de la redécouverte du bien-être de l’harmonie.

     L’écoute du cri du peuple est alors importante car c’est lui qui prolonge le cri de Jésus sur la croix. Faire l’apprentissage de l’écoute devient une orientation de base. « J’ai vu, j’ai vu la misère de mon peuple … J’ai entendu son cri … oui, je connais ses angoisses. » (EX. 3, 7) Ce cri des pauvres et des marginaux est une protestation. L’écoute du cri est prioritaire à l’enseignement et à la célébration. Le père Abbé d’Oka me disait dernièrement que les suicidaires, les décrocheurs et les décrocheuses et les itinérants et itinérantes sont les prophètes d’aujourd’hui. N’y aurait-il pas dans ces cris de douleur une espérance en la certitude de la victoire en Jésus-Christ ?

     Aller en mission chez-nous c’est se faire présent en milieu d’exclusion. C’est choisir de se faire présent dans des lieux de souffrances et d’apporter une parole de Vie et d’Espérance. C’est de la croix que surgira la VIE.

     Aller en mission c’est une rencontre au niveau de la FOI et non  pas seulement une rencontre de communion humaine, si profonde soit-elle, comme on peut la réaliser dans l’engagement social ou communautaire. Aller en mission c’est une expérience de foi qui donnera à la rencontre toute sa profondeur originale et unique. Quels sont ces lieux de solitude, d’exclusion et de marginalisation à Montréal ? Quels sont ces lieux où le message de Jésus n’a pas encore été présent ou ne l’est plus ? Pour rendre concret la déclaration synodale ne faudrait-il pas s’attarder à cette question pour prendre ensuite le chemin avec courage et audace ?

Des attitudes

     « Montréal, terre de mission » est une déclaration remplie d’Espérance. Elle invite à faire Église plus par la PRESENCE que par les OEUVRES. Une Église de l’ETRE plus que du FAIRE. Je me sens défié par des attitudes à changer. En voici quelques-unes.

     1. L‘acculturation, une tension permanente

         S’approcher et chercher à s’insérer dans un milieu d’exclusion nous met vite en contact avec une culture différente. Dans l’exercice traditionnel de la MISSION, nous comprenons qu’il fallait « sortir » de son pays pour « entrer » dans un autre qui n’était pas le sien. Faire « MISSION chez-nous » implique aussi une sortie de sa communauté chrétienne pour faire l’approche d’une autre à naître. Ainsi donc, faire mission implique une sortie de sa culture pour s’approcher d’une autre culture.

     L’itinérant, le drogué, le prostitué, l’homosexuel ont une culture qui leur est propre et originale. Faire effort pour s’approcher d’elle, pour la comprendre et la respecter, c’est ce que dans le langage missionnaire nous appelons «acculturation». Et l’acculturation n’est pas l’assimilation. Bien au contraire, c’est trouver le lieu de rencontre entre le soi et l’autre, c’est vivre un état de tension permanente entre sa culture et celle du partenaire. Quel sera ce lieu de rencontre ? Quel sera ce lieu de dialogue ? Il faudra en faire l’apprentissage avec les obstacles que le quotidien présentera. Renoncer à imposer sa culture et vivre le conflit entre la sienne et celle de l’autre, n’est-ce pas un premier changement d’attitude?

     2. La véritable pratique du pouvoir

         Un deuxième changement d’attitude est celui de l’exercice du pouvoir. Notre formation nous a appris à obéir et à faire obéir à la vérité enseignée. La vérité était le patrimoine de la hiérarchie et de l’Église. Dans le passé nous partions en pays étranger et nous avions la vérité dans nos bagages.

     Aujourd’hui, nous découvrons de plus en plus la nécessité de nous mettre à l’école de l’autre. Le véritable pouvoir ne résiderait-il pas dans la dignité de l’autre ? Prendre conscience de nos limites, les assumer et chercher ensemble une manière de vivre, ne serait-il pas une bonne manière de découvrir la vérité ?

     Je crois qu’un missionnaire en milieu d’exclusion à Montréal exercera le pouvoir en « aidant l’exclu à se dire » et « en aidant l’exclu à révéler l’action de Dieu déjà présent en lui. » Réaliser une démarche en constante communication avec l’autre me semble une excellente manière de chercher la vérité et par le fait même d’exercer le pouvoir qui libère et édifie.

     3. L‘inculturation, travail de fidélité à l’Esprit

     Si la Mission implique l’annonce de Jésus-Christ, le missionnaire aura à cultiver la fidélité et la confiance en l’Esprit de Jésus. En d’autres mots, l’expression que l’Évangile prendra et la communauté qui naîtra ne seront pas les expressions du modèle du missionnaire mais bien l’œuvre de l’action de l’Esprit Saint qui fera naître chez son peuple les expressions et le modèle bien appropriés au milieu. Une présence qui transforme et inspire son milieu est le signe par excellence d’une communauté marquée par l’Esprit de Jésus. Fidélité à l’Esprit plus qu’à soi-même, troisième changement d’attitude.

     4. Exclu en milieu d’exclusion

         En déclarant Montréal « terre de mission », le pasteur de l’Église locale vient de choisir une voie pour redynamiser l’Église. C’est sûrement un vœu qui lui est cher. C’est une invitation à prendre le chemin de l’exclusion. C’est une invitation à la conversion car ce n’est pas une voie à laquelle nous sommes habitués. Aller en milieu d’exclusion c’est s’exposer à être vu et considéré comme un exclu. Quel risque ! Et quel changement! C’est grandir dans un amour profond de l’Église et trouver sa seule force dans l’Évangile. Voici un quatrième changement d’attitude et pas le plus facile.

Conclusion

     Je me réjouis de cette déclaration synodale. Elle invite à la pleine COMMUNION à la Trinité: trois personnes vivant au même titre, sans domination ni subordination et remplies d’une soif infinie de participation. Puis-je être celui qui, par sa disponibilité, soit capable de témoigner la PRESENCE de Celui qui veut se donner aux humains dans l’histoire, les attirant à chercher et à vivre la communion entre eux et dans la société. La soif de communication des humains et du respect du cosmos ne sont-ils pas des réflexes de la Trinité ?

     Merci. La Mission n’est pas une faveur que nous donnons à l’autre mais un don que l’autre nous fait. Il nous accueille chez lui et nous fait le don gratuit de l’Autre qui nous appelle à être ses partenaires de diffuseurs de l’Amour.

Montréal, 29 juin 1999

                                                        Victor Asselin, ptre

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