Mon apprentissage auprès des pauvres

                      Mon apprentissage auprès des pauvres

 Victor Asselin, prêtre 

« Appuyé par son évêque Mgr Raymond St-Gelais, diocèse de Nicolet, Victor Asselin partira pour le diocèse de Balsas, Brésil, le 31 janvier, pays où il a déjà travaillé pendant 22 ans. Il y demeurera 4 mois dans la perspective de déclencher un processus de recherche sur une nouvelle manière de vivre la Mission chez-nous et à l’extérieur » (Yvan Desrochers, prêtre, L’Église de Montréal, 117e année, 21 janvier 1999, no. 2)

 

         Mon apprentissage auprès des pauvres, la part de Jésus, l’objet d’une option ? J’aimerais réfléchir avec vous, aujourd’hui, comme chrétien. Ces réflexions me viennent surtout de mon apprentissage auprès des pauvres car ce son eux qui m’ont appris à mieux comprendre et mieux vivre l’Évangile.

Un rappel

         C’était en 1974, au Brésil. J’étais vicaire épiscopal du diocèse et coordonnateur de pastorale. Il me semblait que pour être davantage fidèle à ma vocation je devais habiter dans un quartier où les gens vivaient dans des maisons sur pilotis. J’y suis allé et je m’y plaisais. Les relations avec les gens étaient excellentes et je me sentais bien protégé par mon environnement malgré la prostitution, les vols et tous les problèmes connus en milieu de marginalité.

         Mais, au cours de la deuxième année, lors d’une conversation amicale à la maison, on me dit tout bonnement : « Vas-tu rester ici encore longtemps? » Cette question m’incommoda. Que sous-entendait-elle ? « Eh bien, voici, me dirent-ils, tu as les conditions de vivre en milieu meilleur que celui-ci et par ta présence ici, tu viens nous dire qu’il est bon de vivre dans ces conditions de misère. Sache que si tu ne quittes pas ce quartier, on te rejettera comme on rejette la misère. » J’étais encore sous le choc de la remarque. Et eux de continuer : « Si tu veux vraiment montrer que tu es avec nous, sors, va demeurer dans un lieu « normal » et continue d’être avec nous pour qu’ensemble nous trouvions des issues à la situation de misère. »

         J’ai alors compris que ma présence dans ce milieu exprimait un engagement qui ne reflétait pas encore le véritable esprit de l’Évangile. J’ai suivi les conseils des gens du quartier. Les vrais problèmes ont commencé. Ce furent des années difficiles et même très difficiles mais combien profondes et fructueuses.

La pauvreté, image de la création blessée

         L’expérience de 1974 m’a toujours accompagné et c’est ce que je continue de vivre avec des compagnes et des compagnons en milieu d’itinérance du Centre-Sud et du Centre-ville de Montréal. C’est cette expérience qui m’a ouvert les yeux et m’a appris que toute situation de pauvreté est une offense au Créateur. Dans le langage chrétien on dit que c’est « une situation de péché » car les divers visages de pauvreté sont les divers visages du mal.

         Peut-on aimer la pauvreté ? Peut-on aimer le mal ? Peut-on aimer ce qui défigure la personne humaine et la création ? Jésus est pourtant venu habiter les milieux de pauvreté et de souffrance ! N’est-il pas venu dire que la pauvreté est une bonne chose et que les pauvres sont les meilleurs ?

         Non et non. La pauvreté n’est pas aimable. Le visage du pauvre n’est pas aimable.

La pauvreté habitée par Jésus

         Quelle est donc l’originalité de l’Évangile si le visage blessé de la création et du pauvre ne sont pas aimables ? Je crois que c’est ici que le mystère de Dieu prend toute sa vigueur et son espérance. Jésus est « venu habiter » là où on avait fermé la porte. Jésus est venu habiter les milieux de pauvreté et de souffrance. Le visage du pauvre devient alors aimable et admirable non en lui-même mais parce qu’il cache le visage d’un Dieu plein d’amour pour sa création.

         L’Option de Jésus pour les pauvres ne repose nullement sur le bienfait de la pauvreté ou sur la pitié qu’Il aurait eu pour les pauvres mais sur sa volonté de faire surgir le NOUVEAU de la marginalité. L’option de Jésus devient donc un lieu privilégié de PRÉSENCE et d’appel à la présence. L’Évangile ne nous demande pas d’aimer le visage du pauvre mais de révéler et d’aider les autres à découvrir le vrai visage du Dieu caché dans le pauvre pour, peu à peu, faire resplendir les visages originels de la Création et du Créateur.

         Nous comprenons alors pourquoi le milieu de l’exclusion est le lieu par excellence de la révélation de l’Amour du Père. En effet, c’est un lieu où nous n’avons rien à défendre, un lieu de fragilité où le pouvoir réside dans la conscience de la dignité des personnes. Ce sont les lieux des figures, de l’orphelin – l’enfant de l’autre-; de la veuve – l’épouse de celui qui n’est plus – et de l’étranger – le résident d’ailleurs. En d’autres mots, le milieu de l’exclusion et de la marginalité est le chemin de l’ouverture à l’autre qui vit sans résidence, sans abri et sans famille et qui, conséquemment, conduit à l’AUTRE.

Pourquoi en est-il ainsi ?

         Jésus, fin pédagogue, a choisi un chemin qui, malgré les évidentes contradiction et sans brimer la liberté, invite à chercher et à découvrir le véritable visage de l’Amour.

a)     La marginalité, lieu du cri du pauvre

         Pour découvrir le visage de Dieu, il nous faut d’abord entendre le cri du peuple et apprendre à l’écouter. Le milieu des appauvris est un lieu où on entend des cris et les cris des pauvres et des marginaux sont les cris de Dieu. Et comment les entendre si nous ne vivons pas avec lui ? « J’ai vu mon peuple humilié… et j’ai entendu ses cris… Oui, je connais ses souffrances! » (Ex. 3,7) Il est là. Il a pris place. Il est venu habiter.

     Le cri du peuple est important. C’est lui qui prolonge le cri de Jésus sur la croix. Ce cri des pauvres est un cri de protestation lancé à la face de ceux et celles qui ne croient pas et n’espèrent pas. C’est un cri de douleur et de protestation mais aussi un cri de foi et d’espérance car il interpelle et exige un changement.

     C’est le cri du « gars » qui affirme avec vigueur : « Je n’ai jamais demandé d’être schizophrène; je n’ai jamais demandé d’être accompagné par un psychiatre et je n’ai jamais demandé de manger un paquet de pilules par jour ». Il avait raison de protester. Et les autres, en paroles d’encouragement, lui disaient : « oui, c’est vrai, mais tu n’en demeures pas moins un fils de Dieu ». C’est le cri aussi des itinérants qui protestent contre le temps des fêtes car « il nous oblige à penser que nous sommes oubliés ».

     Entendre et écouter le cri du peuple n’est-ce pas le premier pas pour découvrir le vrai visage du Dieu en qui nous croyons ?

b) La marginalité,  lieu de libération

     Les pauvres m’ont aidé aussi à prendre conscience de la misère qui m’habite et que sans cette prise de conscience, il m’est impossible de découvrir le visage de Dieu. Le milieu de l’exclusion est le lieu des misères humaines,. Vivre dans une telle situation c’est vivre de façon contraire à la volonté de Dieu. Pour un appauvri, c’est le forcer à vivre en situation de péché. C’est terrible et angoissant de penser à cela.

         Mais cette angoisse fait tellement mal aux tripes qu’elle fait naître une espérance. Tout devient possible car ce monde d’exclusion est habité par le Dieu de la vie. En effet, Jésus n’a pas trouvé de place pour naître sauf celle de l’étable et de la mangeoire.

     Le rejet a fait naître la VIE. La Résurrection a pris racine dans la souffrance pour lui en donner une réponse. « Je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’Ils l’aient en abondance ».

     Ensemble, prendre conscience de la misère et nous émouvoir à en être angoissé, n’est-ce pas le deuxième pas pour découvrir le Dieu de l’Espérance ? Le milieu des exclus nous permet de découvrir cette solidarité car la misère et la souffrance nous obligent à avoir besoin des autres.

c)     La marginalité, lieu privilégié d’engagement

         Et je me souviens du grand éducateur Paulo Freire qui insistait sur l’AGIR comme élément décisif pour une authentique conscientisation. Il ne faisait que rappeler le témoignage de Jésus quand il disait qu’ « il ne peut pas y avoir de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn 15,13) Ça me rappelle aussi le début d’une conversation avec un « gars » de la rue lorsque je suis arrivé à Montréal. Avant même de commencer la conversation il me demanda : « Es-tu capable de partager, toé? Si t’es pas capable, on n’a rien à se dire ! »

         Les milieux de marginalité sont des lieux d’engagement pour la justice et pour l’Amour. C’est pas évident de vivre avec les contradictions les plus flagrantes sans oser juger et aimer sans condition. Je réalise de plus en plus que c’est dans cette attitude que se réalise le changement le plus radical : le visage caché de Dieu chez le pauvre apparaît grâce à une qualité de présence et de service. Le visage du pauvre se transforme. Il devient celui d’un Jésus encore crucifié mais rempli de certitude et d’espérance.

         Voilà le miracle ! Les facettes multiples du visage du Dieu des chrétiennes et des chrétiens se révèlent. Le visage du Dieu d’AMOUR apparaît. C’est un visage d’Amour qui naît de la haine; c’est un visage de lumière qui naît de la noirceur; c’est un visage de tendresse qui naît de la brutalité; c’est un visage de compassion qui naît de l’insulte à un compagnon;  c’est un visage de partage qui naît de l’estime exagéré de soi …

         Qu’il est donc contradictoire de voir ce visage de Dieu Amour dans celui d’un toxicomane, d’une prostituée, d’un  sidatique ou d’un joueur compulsif! Et c’est pourtant le Dieu des chrétiennes et des chrétiens car c’est Celui de Jésus.

         Une présence en milieu d’exclusion et un amour inconditionnel au pauvre me semblent être l’agir le plus convainquant et le plus solidaire pour le changement motivé et désiré par la venue de Jésus.

Conclusion

         Opter comme Jésus pour vivre en milieu de pauvreté et d’exclusion n’est ni une consécration de la marginalité et ni une affirmation de l’excellence de la pauvreté mais une passion pour la communication et pour la communion avec Celui qui se cache sous le visage du pauvre et une solidarité avec ce dernier pour collaborer à l’édification de l’homme nouveau et de la Jérusalem nouvelle.

         Une présence permanente de l’Église en milieu de marginalité est un signe de santé car elle permet d’entendre constamment le cri du peuple qui souffre et qui réclame justice. N’est-ce pas ce cri qui oblige au changement et à la conversion ?

         Et quand ce cri n’est plus audible le simple fait de la pauvreté continue à interpeller car elle est une accusation de la non-réalisation du Plan divin dans le monde. Voir l’appauvri, l’exclu et le marginal est évangéliquement déstabilisateur. On ne peut pas supporter longtemps de voir le pauvre sans se laisser interpeller et se convertir.

         Les pauvres ne seraient-ils pas le tribunal de l’Église et de la société comme l’évoque Saint Mathieu dans le chapitre 25 de son Évangile?

Montréal, le 28 décembre 1998

Victor Asselin, prêtre

 

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