Lettre d’un curé à ses paroissien(ne)s

Lettre d’un curé à ses paroissien(ne)s *

         Saint-Nicéphore, municipalité en pleine expansion démographique, affronte le défi de son affirmation et de la définition de la place qu’elle occupera dans les prochai­nes années au plan économique, politique et social. Il ne faut donc pas se surpren­dre que les relations entre les citoyens et les citoyennes et que l’exercice du pouvoir politique soient remis en cause. Il importe donc en ce moment, pour la population et les instances impliquées de faire une évaluation lucide et objective de la situation des faits.

         Vous vous demandez, peut-être, la raison et l’opportunité qui me poussent à prendre l’initiative de cette lettre. Ma responsabilité de pasteur me permet de rappeler que toute ques­tion sociale véhicule des valeurs qui souvent mettent en cause la personne et les relations avec ses semblables. Jésus-Christ, Celui en qui nous croyons, a mis au centre de sa mission la dignité de la personne humaine. L’Eglise abdiquerait de sa mission et de sa responsabilité si elle n’apportait pas sur la place publique sa part de réflexions, d’interrogations et d’expertise dans les débats qui entourent les grandes questions qui agitent actuellement notre municipalité. Par l’exercice de mon ministère je veux dire ma solidarité à la fa­mille humaine de Saint-Nicéphore – que j’aime bien – et avec qui je souhaite collaborer pour faire de cette municipalité un lieu de paix, de fraternité et de compréhension mutuelle.

         La vie politique est-elle inhérente à l’engagement chrétien ? Jean-Paul II dans son exhortation aux laïcs disait: « Pour une animation chréti­enne de l’ordre temporel, les fidèles laïcs ne peuvent absolument pas renoncer à la participation à la « politique », à sa­voir à l’action multiforme, économique, sociale, législative, administrative, cul­turelle, qui a pour but de promouvoir, organiquement et par les institutions, le bien commun. » En effet, l’engage­ment politique s’inscrit dans la logique de notre baptême et de notre confirmation. Il est une expression concrète de la per­tinence sociale de notre foi. La com­munauté chrétienne ne peut pas être ab­sente des préoccupations, des joies, des espoirs, des problèmes et des tristesses des paroissien(ne)s de cette municipalité. Son omission fausserait son message et son agir. Témoigner de Jésus, c’est lui donner visage dans l’histoire.

         Depuis quelques mois, au plan municipal, nous vivons une crise aigüe. Crise qui en est arrivée à questionner sinon la légalité, du moins la légitimité de l’exercice du pou­voir politique par le Conseil municipal. Le hausse importante des taxes semble avoir été l’occasion privilégiée d’une réaction populaire qui tacitement avait pris forme en raison de questions e de situations critiques internes et externes non résolues, pourtant existantes.

         Notre société démocratique invite tout citoyen(ne) à participer par l’apport d’idées, d’opinions riches de son expérience et de ses convictions. La recherche, le dialogue et la divergence d’opinions font partie du processus poli­tique. C’est en ce sens qu’est né le groupe « Action Saint-Nicéphore ». Nous le saluons comme un signe important de participation tout en reconnaissant que toute autre initiative de ce genre mériterait d’être saluée avec joie.

         Une municipalité en santé reflète le res­pect mutuel et même si parfois les débats peuvent se faire vifs, chacune et chacun doit se savoir et se sentir écouté et valorisé. De la pluralité des opinions et des points de vue se bâtit une décision féconde et apte à satisfaire les besoins de l’ensemble d’une communauté. 

         S’il n’est pas facile d’exercer l’auto­rité au sein de la famille ou de la communauté chrétienne, il ne l’est pas moins dans la municipalité. Chez-nous, à St-Nicéphore, plusieurs raisons la rendent plus difficile: municipalité en croissance rapide, besoin d’une modernisation de son administration, passage d’une administration rurale et artisanale à une administration urbaine et spéciali­sée, refilage à la municipalité de com­pétences jusqu’alors provinciales, temps de récession, nécessité de construction d’infra-structures, pouvoir acquisitif limité de la jeune population qui vient y résider et commence à bâtir son avenir et bien d’autres éléments conjoncturels qui représentent dans son ensemble un défi à taille de géant. Dans ce contexte, on questionne la légitimité de l’exercice du pouvoir poli­tique.

         Il me semble opportun, avec ouverture et disposition, faire l’ana­lyse de la situation actuelle. Par cette lettre je désire tout simplement commencer avec vous cette réflexion et, comme premier pas, voici quelques orientations.

         Permettez-moi tout d’abord de rappeler que le dialogue est fructueux quand nous nous y engageons avec nos couleurs et qu’il s’enrichit par l’écoute et l’acceptation de la diversité. Une motivation bien personnelle vient toujours justifier notre manière de penser et d’agir. S’il en est ainsi dans notre vie personnelle, à plus forte raison dans la vie politique où comme citoyens et citoyennes nous nous y retrouvons pour penser et prendre des décisions au bénéfice du Bien Commun.  L’arc-en-ciel aura toujours son importance pour construire harmonieusement notre milieu.

         Pour comprendre la situation actuelle et les intérêts en cause, je vous suggère avec l’aide d’un papier et d’un crayon, de répondre aux questions suivantes :

         1. Quels sont les différents groupes politiques impliqués dans la crise actuelle ? Qui sont-ils ? Que font-ils ? Quels intérêts défendent-ils ?

         2. Quels sont les projets qui justifient la crise ? Sont-ils d’intérêts individuels ou collectifs ? Sont-ils locaux ou régio­naux ?

         3. Quelles sont les alliances et les appuis politiques de chaque groupe ? Sont-ils locaux, régionaux, provinciaux ou fédéraux ?

         4. Quels sont les penseurs du groupe ? Quels sont les exécuteurs du groupe ?

         5. Quelles sont les forces économiques sous-jacentes ?

Après avoir fait cet exercice, si vous n’avez pas tous les éléments de réponse pour comprendre la situation, je vous suggère de poursuivre votre réflexion en échangeant avec quelqu’un d’autre ou même en formant un petit groupe. Ce serait  bénéfique pour tous et toutes. Une compréhension éclairée sera un grand pas pour une décision libre, responsable et adulte qui méritera le respect de tous et toutes.

          Nous sommes confrontés, ces années-ci, à des problèmes majeurs : le développement régional et local, l’environnement, les jeunes, la popula­tion scolaire croissante, le manque d’em­ploi, le manque d’intérêt pour la chose publique, etc… Voici autant de problèmes qui appellent notre attention. Les décisions deviendraient de plus en plus difficiles si nous mettions de côté pour la réflexion les éléments du Bien Commun et la dignité de la personne. Les heurts, les divergences et les tensions font partie du cheminement mais je suis convaincu que l’effort ne manquera pas car il sera justifié par le sens peu commun de responsabilité qui vous habite. Ce sera une réponse évidente aux vents d’individualisme qui nous harcèle. Votre action politique sera noble et répondra à tout subterfuge vil et dégradant.

         Je suis heureux de l’accueil que vous donnerez à cette lettre car vous savez fort bien que notre vocation de chrétien et chrétien­ne nous appelle à être une présence qui éclaire et qui donne saveur. Avec vous tous et toutes  je nourris la passion qui me dit que la com­munauté chrétienne de St-Nicéphore s’impliquera pour que la  municipalité devienne de plus en plus fraternelle, chaleureuse, hospitalière car elle ne craint pas les défis de l’avenir.

         Que ce temps de Carême nous permette de découvrir l’importance d’intégrer les différences dans notre quotidien. Voilà un défi à saveur chrétienne. C’est le testament de Jésus: « Que tous soient un ». Nous n’avons qu’un seul Seigneur, Jésus-Christ, et nous sommes animés par le même Esprit. Utopie pour les uns mais rêve déjà commencé pour ceux ou celles qui ont la foi.

         Pâques sera chez-nous une nouvelle Résurrection.

                            Victor Asselin, ptre curé

*Nous sommes au printemps 1990. Saint-Nicéphore, aujourd’hui annexée à Drummondville, Québec, Canada, vivait une profonde crise politique. Le gouvernement provincial fut obligé d’intervenir. Le curé de la paroisse prit l’initiative d’inviter les citoyen(ne)s de la municipalité à une réflexion en ce temps du Carême.