ILS SONT VENUS PARMI NOUS

                                 ILS SONT VENUS PARMI NOUS . . .

     Il y a quelques jours je participais à une réunion de pastorale sectorielle. On avait prévu à l’ordre du jour un temps pour écouter les Eglises ethniques présentes, à savoir la « mission chinoise » et la mission catholique latino-américaine « Nuestra Senora de Guadalupe ». Tout en essayant de donner mon attention aux  intervenants, je me suis pris à rêver. Nous étions dans une immense salle. Il y avait des représentants et des représentantes de chacune des ethnies vivant au Québec et des québécois et québécoises de chacune des Eglises particulières. Le climat était à la joie. L’Assemblée brûlait du feu de la MISSION. Et je me disais: pourquoi pas ? 

     Je revivais cette histoire inversée d’il y a trente ans. Moi, québécois, j’avais quitté ma ville, mon Eglise, mes amis pour aller travailler en terre brésilienne. Le curé de la paroisse m’avait dit: « je ne comprends pas pourquoi tu pars; tu commences ta carrière et déjà elle s’annonce merveilleuse. » Je renonçais à une carrière, disait-on. Dieu sait que mon choix de vie n’a jamais été influencé par le désir de faire carrière. Et alors, j’arrivais en terre étrangère. Ce fut une fête d’accueil riche et profonde. Je me rappelais aussi l’histoire missionnaire de bien d’autres comme moi, avant moi, de même origine que moi, qui, durant plusieurs générations avaient tout quitté pour annoncer Jésus-Christ et pour lutter pour la réalisation de son projet de justice.

C’est maintenant à votre tour …

     Et alors, aujourd’hui, je continue de rêver. Je rêve de faire MISSION CHEZ-NOUS. Je rêve de faire mission avec des chrétiennes et des chrétiens originaires d’Amérique Latine. Je ne mets pas de côté les contributions importantes et nécessaires des autres ethnies. Bien au contraire. Pour le moment je rêve avec ce que je connais davantage, c’est-à-dire avec le continent des Amériques. C’est là qu’est née et qu’a grandie ma vie missionnaire.

     Alors je m’interroge. Que faudrait-il faire pour qu’un chrétien ou une chrétienne latino-américain participe à la MISSION, CHEZ-NOUS ?  Oser poser cette question relève-t-il de l’imagination, de l’utopie ou de l’Espérance chrétienne ?  Je m’enthousiasme. En effet, le Dieu en qui je crois poursuit la construction de son Royaume. Il a observé que les ouvriers et les ouvrières d’ici sont fatigués et ont choisi plutôt la dé-mission. Pourtant la MISSION continue. De tous les coins des Amériques du Sud, Centrale et des Caraibes arrivent des croyantes et des croyants, assoiffés de liberté. Un merveilleux don de Dieu. Merci, vous êtes là. Votre présence est une invitation. Comme citoyen et chrétien, je vous dis « VENEZ, VOUS ETES CHEZ-VOUS. »

Qui êtes-vous ? 

     Vous arrivez de tous les pays d’Amérique Latine avec vos limites mais aussi avec vos richesses. Je n’ai pas à en faire l’éloge bien que je sois convaincu de l’importance de votre participation, comme chrétienne et chrétien, à l’oeuvre de la MISSION à réaliser, ici, au Québec.

     Le 15 décembre dernier, les évêques des Etats-Unis publiaient une déclaration intitulée « La présence hispanique dans la nouvelle évangélisation aux Etats-Unis ». Dans ce document ils reconnaissent la précieuse collaboration que les cultures hispaniques ont apporté dans le cheminement de l’Eglise américaine. Et je crois qu’il est important pour nous aussi de prendre conscience des richesses culturelles qui nous entourent pour les mettre au service du projet de Dieu sur la création.

     Je me permets de transcrire le passage où les évêques américains exposent les traits des cultures hispaniques qui ont permis de faire avancer l’Eglise américaine. Je le fais comme prise de conscience et comme incitatif à un engagement nécessaire. Pour fin de meilleure compréhension je dispose le texte de manière différente de l’original.

« Citons par exemple des attitudes telles que:

     – l’ouverture d’esprit;

     – une disposition accueillante pour ce qui est inattendu,  nouveau et non planifié;

     – la simplicité;

     – la reconnaissance qu’avoir besoin d’un compagnon et d’un soutien n’est pas une faiblesse, mais une part nécessaire de la croissance personnelle;

     – une fidélité créative et une détermination à honorer les promesses données;

     – un sens de l’honneur et du respect de soi et des autres,

     – une patience et une volonté de suivre les rythmes de la nature;

     – la conscience de marcher ensemble vers un destin commun;

     – une imagination vraiment créative capable de dépasser les apparences immédiates pour atteindre le coeur même de la réalité;

     – la propension à aimer son chez-soi, son pays et une conception élargie de la famille;

     – une confiance dans la Providence divine;

     – une prise de conscience que ce qui est vrai et droit vaut plus de sacrifices que la satisfaction immédiate;

     – les personnes sont plus importantes que les choses;

     – les relations personnelles sont plus épanouissantes que le succès matériel;

     – et la sérénité a plus de valeur que la vie trépidante ».

Missionnaires latino-américains ici ?

     Ce trésor, nous le retrouvons aussi parmi nous. Peut-il être mis à la disposition d’un pays d’adoption comme le Québec et d’une ville comme Montréal ? Comment la présence des latinos peut-elle devenir plus signifiante dans notre milieu ? Quelle signification peut prendre une telle présence dans une société où l’efficacité et la performance ont droit de cité plus que les personnes ? En effet, la mentalité moderne nous rend incapables d’une solidarité authentique en suscitant des besoins artificiels pour satisfaire les puissants besoins de la consommation.  Et notre société devient de plus en plus stérile. C’est la « culture de la mort » comme dirait le pape Jean-Paul II.

     Et alors, chrétiennes et chrétiens latino-américains, n’auriez-vous pas été appelés par l’Esprit pour venir réaliser sa MISSION CHEZ-NOUS ?  Quelle participation pourriez-vous alors donner à l’Eglise du Québec et de Montréal ?

     En pensant à cette question je me suis encore mis à rêver à la MISSION. Et je voyais toute une foule latino-américaine allumer le feu missionnaire dans les divers quartiers de la ville de Montréal et du Québec. On avait décidé d’affronter des défis de taille sans trop de planification ni de bureaucratie. L’Esprit souffle bien où il veut !  Vous me permettez de vous présenter quelques défis ?

     1. Un message de vie

     Vous arrivez avec les valeurs de l’entraide, du dialogue, de la rencontre gratuite, du temps perdu. L’humain est important pour vous. Il l’est aussi pour nous mais la société d’aujourd’hui nous a amenés à donner valeur à celui ou celle qui démontre une bonne capacité de production et de performance. En rappelant aux québécois et québécoises la dignité de la personne et les valeurs qui comblent intérieurement tout être humain vous distribueriez le meilleur des remèdes pour combler le vide de la solitude qui a envahi tant de foyers. Ne seriez-vous pas de ceux et celles à qui le RESSUSCITE confie la mission de vous faire solidaires des victimes de la « culture de la mort » ?  Voici un premier défi: annoncer la vie là où la mort s’est établie.

     2. Un message de liberté

     Vous avez laissé votre pays pour nous rejoindre ici. Vous aviez sans doute de sérieuses raisons, comme celles de la recherche de meilleures conditions matérielles ou du besoin de rejoindre des membres de votre famille déjà installée ici ou de la nécessité de trouver une terre d’accueil pour motif d’exil politique ou que sais-je encore … Vous avez vécu la souffrance d’être atteint dans votre liberté de quelque manière que ce soit. Ici, l’ambition de l’ »avoir plus » a développé une mentalité  de « dû » sans fournir aucun effort. Ainsi nous avons créé notre propre prison et la liberté se trouve enchaînée de mille et une manières.

     En trouvant une terre d’accueil vous avez découvert qu’il est possible, avec plus ou moins de souffrance, de retrouver sa liberté. Cette expérience vous donne l’autorité d’indiquer aux québécois et québécoises les sources d’aliénation de la liberté et la joie de la retrouver. Proclamer la liberté, celle qui libère de toute domination, n’est-ce pas un deuxième défi dans l’exercice de la mission qui vous incombe ?

     3. Un message de fête

     Un troisième défi vous attend: celui des retrouvailles de l’Espérance. Vous avez une manière bien à vous de vivre, d’exprimer et de célébrer votre foi. Vous avez conservé les raisons de vivre. Comme québécois et québécoises nous vivons un état de désespérance. La révolution tranquille fut très violente. Toute la culture a été remise en question et on a voulu effacer la mémoire du passé sans faire le discernement nécessaire. C’est ainsi qu’une bonne partie de notre culture religieuse et de l’héritage de notre foi a été balayée. Les lieux de culte sont le signe que nous ne savons plus comment vivre ni comment exprimer notre foi.

     Vous avez appris à célébrer les engagements et les luttes du quotidien. Vous avez conservé le sens de la fête malgré les difficultés de la vie. Vous alimentez votre bataille quotidienne par la Parole de Dieu. Votre présence « célébrative » au milieu et avec des québécois et québécoises serait une excellente manière de retrouver le dynamisme qui donne sens à la vie. Ce réveil, j’en suis sûr, ouvrirait un nouveau chemin pour l’annonce du projet de Jésus à l’approche du nouveau millénaire. Retrouver le sens de la fête, c’est retrouver l’Espérance. Voici un troisième défi à la hauteur de ce que vous êtes.

     4. Un message de foi

     Pour beaucoup d’entre vous vous avez vécu l’expérience de la pauvreté. Elle est le signe de l’absence du Dieu Père et du Dieu Amour en qui nous croyons ? En effet, la pauvreté, la misère, la discrimination, l’exclusion sont le signe de la présence du mal. Nous ne pouvons pas croire en Jésus-Christ et accepter des écarts si grands entre riches et pauvres.  Nous comprenons alors pourquoi, en Amérique Latine, l’option préférentielle pour les pauvres est le signe d’une culture façonnée par l’Évangile.

     En effet, c’est au milieu des appauvris et des exclus que nous pouvons vérifier la force de la foi car la foi qui n’influence pas les transformations culturelles n’est pas celle qui établit la relation avec Jésus-Christ et son message. L’Amérique Latine nous donne un exemple vivant d’inculturation. Vous qui avez vécu l’exclusion et la pauvreté et qui avez trouvé une porte de sortie par la solidarité humaine et par une relation privilégiée avec Jésus-Christ, vous pourriez, une fois de plus, au nom de l’Évangile, aider les chrétiennes et les chrétiens d’ici à croire à la force transformatrice de l’exclu et du pauvre. Faire l’expérience de sortir du mal personnel ou collectif c’est faire l’expérience de la puissance de l’Amour. C’est vivre sa foi. En conséquence, ce vécu suscite une espérance « qui ne déçoit pas ». Voici donc un quatrième défi qui contribuerait à la réalisation de la MISSION CHEZ-NOUS.

CONCLUSION

     C’est un début de dialogue. Je m’arrête tout en continuant à rêver ! L’Espérance est revenue. L’Église est redevenue signifiante pour les hommes et les femmes de chez-nous. C’est la merveille de l’Esprit. En retrouvant le chemin de la MISSION, les québécois et les québécoises ont créé une nouvelle identité chrétienne. Des frères et des soeurs latino-américains ont assumé de tout leur être leur responsabilité missionnaire. Notre foi a engendré une nouvelle culture. Rendons grâce, elle a retrouvé sa fertilité. Merci à vous, messagers et messagères qui êtes « venus habiter chez-nous » pour en faire votre chez-vous et notre chez-nous.

                     Victor Asselin, ptre

Montréal, 28 mars 1996