PROJET MISSIONNAIRE en milieu d’exclusion

PROJET MISSIONNAIRE EN MILIEU D’EXCLUSION

Chez les itinérants

et itinérantes…

Nous avons déjà convenu que le point d’unité et de communion du noyau de « l’équipe missionnaire de rue » est la présence en milieu d’exclusion et qu’il appartient à chacun et chacune d’élaborer son projet pourvu qu’il se situe à l’intérieur des paramètres déjà définis. Il ne sera donc pas surprenant si nous retrouvons divers projets missionnaires en milieu d’exclusion au sein de notre équipe comme d’ailleurs rien ne s’oppose à ce que les divers membres de l’équipe militent au sein du même projet.

Après avoir approché divers milieux, après avoir consulté divers responsables d’oeuvres en milieux d’exclusion, après avoir vérifié certaines intuitions et tenant compte des énoncés mentionnés dans notre « document de travail » comme aussi de la réflexion théologique sur la mission, je présente la proposition suivante comme projet missionnaire personnel. Comme il vient d’être dit, s’il en est du désir de l’équipe, il peut devenir un projet de « l’équipe missionnaire de rue ».

I. SA FORMULATION

« Vivre l’itinérance comme mission au milieu des itinérants en vue de découvrir ses causes et de travailler à leur élimination », voici la formulation de mon projet.

La présence au milieu des itinérants, des intervenants, des bénévoles et des responsables d’oeuvres et d’institutions au service de cette cause comprendrait trois volets:

- Le volet de la recherche et de l’étude

L’itinérance n’est plus celle du « clochard ». Dans notre société actuelle l’absence de recours financier ne semble plus être la justification première de l’existence de l’homme et de la femme appelés « sans-abri ». Pour une réponse plus adéquate à la situation il serait nécessaire d’en rechercher les véritables causes. Ce serait une collaboration importante qui pourrait être donnée responsables des oeuvres. Les services organisés aident grandement les « sans-abri » à prendre conscience de leur dignité et c’est avec cet esprit que les nombreux bénévoles donnent de leur temps. Mais il serait nécessaire d’aller plus loin, c’est-à-dire d’aider les itinérants à prendre conscience des causes de leur situation et, en conséquence, de découvrir et de prendre, si possible, les moyens pour lutter contre cette état d’exclusion.

- Le volet de la prise en charge

Un processus de « conscientization », pour être efficace, implique dès le début les propres intéressés – dans le cas les itinérants – et à eux leur est donné le pouvoir de le conduire. La pédagogie et la méthodologie du groupe seront définies par l’agir quotidien. Au départ il y aura cependant nécessité d’articuler un groupe qui veillera à la promotion du projet, à l’articulation des intéressés et à l’accompagnement. Cette action pourra se diriger autant auprès des itinérants eux-mêmes qu’auprès des intervenants et des responsables d’oeuvres et d’institution.

- Le volet de la célébration

Tout au long du cheminement il y aura des découvertes, des moments de souffrances, des hésitations, des reculs, des conquêtes etc… Tout cela aura avantage à être nourri de la Parole et célébré. Les personnes impliquées dans le processus développeront la préoccupation de découvrir les modalités significatives de célébrer ces moments de mort et de vie. – Pour une Eglise inculturée.

II. LES RAISONS DU CHOIX

Comme le « document de travail » l’a mentionné, nombreuses étaient les possibilités d’option pour un projet missionnaire. Mon choix s’est arrêté sur l’itinérance pour les raisons suivantes:

2.1 Le nombre des itinérants augmente.

Un problème de société ? Une question de décrochage des valeurs proposées par la société actuelle ? En maintenant  cette hypothèse de travail nous ne sommes pas sans prévoir une augmentation d’itinérants et d’itinérantes       non seulement dans les rues de Montréal mais aussi dans les diverses villes du Québec. L’itinérance n’est plus un problème individuel mais un problème collectif, un problème de société. C’est mon hypothèse.

2.2 L’itinérance a des points communs avec la Mission

L’itinérance se situe à un point de convergence. Elle est parente avec le commandement de l’Amour puisqu’elle atteint la vie amoureuse et l’affectivité des itinérants. Elle a un lien étroit avec la liberté. « Mission », « Amour » et « Liberté » ne sont-elles pas des valeurs essentielles de l’Évangile ?

2.3 L’itinérance, pôle de convergence des exclusions

Le milieu de l’itinérance est un pôle convergent de divers milieux d’exclusion: l’alcoolisme, la toxicomanie et la prostitution. Il réunit aussi diverses catégories de personnes: hommes et femmes, jeunes et plus âgés et immigrants de pays étrangers et des diverses régions du Québec.

2.4 L’itinérance, une manière de vivre Église

L’itinérance est une contre-culture à la culture de la société d’aujourd’hui. Si elle est un problème de société, quelles en sont les implications sociales, politiques et économiques ? Ne peut-elle pas devenir une occasion de découvrir une manière de vivre Église autrement par la formation d’une communauté inculturée dans l’itinérance ?

2.5 L’importance des oeuvres au service de l’itinérance

Le nombre d’oeuvres militant dans l’itinérance est impressionnant. Se mettre ensemble pour travailler à changer ce visage est sans doute un engagement évangélique plein d’espérance. Le seul fait du nombre d’oeuvres existentes au service de l’itinérance justifie le projet. Voici quelques-unes de ces oeuvres: Paroisse St-Sacrement, Refuge des jeunes, Dans la rue, HLM (2 maisons administrées par Accueil Bonneau), 404 st-Paul, Old Brewery Mission, Mission Colombe, Accueil Bonneau, Maison du Père, Résidence du Vieux-Port, Ferme Disraéli, Maison Nazareth et L’Itinéraire.

III. QU’EST-CE QUE L’ITINERANCEQUI SONT LES ITINERANTS ?

Avant de poursuivre, une petite pause. Parlons brièvement de l’itinérance. J’ai énoncé mon choix et les raisons qui le justifie. Mais qu’est-ce que l’itinérance ? Qui sont les itinérants ? Je transcris ici quelques observations d’itinérants et d’intervenants. C’est un visage peint par eux-mêmes.

« L’itinérance c’est de ne pas avoir de lieu stable. C’est frapper aux portes et ne pas avoir toujours de place. C’est se tromper de porte. »

« L’itinérant, lui, a renoncé à des fausses valeurs. Il n’a pas été accompagné dans ce décrochage. » Pourquoi a-t-il décroché ? Un besoin d’absolu ? « Il est bien rare de rencontrer un itinérant qui ne croit pas. Il y a une recherche à renaître car la boisson (pour les plus âgés) ou la polytoxicomanie (pour les plus jeunes) est le moyen d’endormir les douleurs. Il faut regarder les blessures pour pouvoir renaître. L’itinérant est bon. Il a la bonté en lui. Le signe de cela c’est qu’il est capable de la reconnaître chez ceux et celles qui lui veulent du bien. »

« En entrant dans l’itinérance, la personne vit le rejet. Il n’est pas aimé. Pour éviter la souffrance il se gèle. Il vit une recherche d’amour que la famille ne lui a jamais donné. Il est important pour lui de retrouver sa dignité en lui redonnant l’estime de soi, de l’aider à faire effort pour s’en sortir et de comprendre l’amour à travers Dieu. »

L’itinérance aujourd’hui semble être plus un phénomène de décrochage qu’un problème de pauvreté. En effet l’itinérant a souvent une condition financière meilleure que bien d’autres citoyens et citoyennes. C’est une personne qui reçoit son B.S., qui a les ressources pour manger, dormir et s’habiller. En plus il demande l’aumône sur la rue pour ses besoins personnels et pour fumer ou acheter un joint. La mère célibataire n’a pas tous ces privilèges.

Nous nous permettons aussi de mentionner une autre situation qui nous laisse perplexe quand nous faisons effort de comprendre le phénomène de l’itinérance. Ce que je vais dire ne met pas en

cause les réponses actuelles à l’itinérance mais se veut être plutôt un questionnement qui motiverait le besoin d’une recherche de réponses nouvelles à des besoins nouveaux. Alors, voici.

Vient-on à la Maison du Père parce qu’on n’a pas de logis pour dormir ? Oui, pour un bon nombre mais il arrive assez souvent qu’un tiers des accueillis ont un logement en ville. Les responsables de l’Accueil Bonneau ont constaté aussi qu’environ 65 % des assidus aux repas quotidiens vivent en logement. Alors, pourquoi cherche-t-on un lieu pour manger et un lieu pour dormir alors qu’on a un logis où habiter ? Cet exemple constitue un indice qu’il existe une nécessité de réflexion sur les causes de l’itinérance.

Les statistiques disent encore que 95 % des itinérants n’ont pas choisi l’itinérance, que 20% sont des femmes, que ce n’est pas d’abord la pauvreté qui est la cause de l’itinérance mais le milieu familial éclaté (viennent ensuite la toxicomanie et le chômage prolongé) que 96 % ont occupé un emploi. Ils ont en moyenne 14 ans d’expérience de travail. 77% ont vécu en couple. 1/3 ont des enfants et 45% ont des contacts avec eux.

Un phénomène de société ? Décrochage ? Une recherche de liberté ? Peut-être est-on poussé au bout de la tolérance humaine  et l’itinérance devient le cri de la libération ! …

IV. STRATÉGIE D’ACTION

Pour réaliser le présent projet missionnaire en milieu d’itinérance, quelle serait la manière la plus appropriée pour enclencher le processus ? Quels seraient les pas à faire ? Sans déterminer avec exactitude la stratégie d’action je me permets de tracer certaines attitudes et certaines étapes qui faciliteraient la mise en route.

4.1 Contacter d’abord les directions d’oeuvres susceptibles d’appuyer le projet et susciter chez elles leur adhésion. Ces personnes pourraient constituer le noyau central et directeur du projet. Il est important que ceux-ci et celles-ci manifestent sans équivoque leur réponse au projet et spécifient comment il s’insère dans leur travail comme une pièce faisant partie du tout.

4.2 A l’aide des intervenants, articuler un, deux ou trois groupes d’itinérants en vue d’initier le processus de connaissance plus approfondie de l’itinérance. Ils seront eux-mêmes les sujets et les agents d’analyse et de transformation du milieu. Ils produiront les instruments nécessaires à leur libération: chants, théâtre, assistance aux oeuvres etc… En définitive, travailler pour que les itinérants prennent l’initiative du discours et du cheminement et que nous soyons des « passeurs » qui facilitent la prise en charge.

4.3 Pénétrer le milieu de vie en vivant dans la rue et dans les endroits fréquentés par les itinérants demeure une condition essentielle au projet. C’est là que je pourrai participer à leurs souffrances en identifiant les lieux de décrochage ou d’accrochage à l’itinérance. La corporalité de la souffrance est le point de départ de la libération. La conétisation du projet est impensable sans le nivellement de la distance qui me sépare d’eux. Il y a donc une relation authentique à établir, une relation d’égalité, une relation de partenaire. Cette présence sera dépourvue de pouvoir et se fera toute simple.

4.4 Cultiver une vie d’équipe avec les autres membres du noyau en réservant un moment pour la prière, un moment pour l’évaluation systématique du travail et de la vie communautaire et un moment pour la vie fraternelle. Aimer la vie est la condition indispensable pour être capable de la      semer.

Je complète ce point de la stratégie d’action en me référant à certaines questions susceptibles de donner des collaborations de valeur à l’évolution du projet. Elles sont en lien avec les trois volets du projet.

                    1. Volet de recherche et d’étude

Quant au volet de « recherche et d’étude » je crois opportun d’articuler un réseau de personnes-ressources (sociologue, bibliste, théologien) ou au moins d’obtenir l’adhésion de quelques points de référence, pour aider à la réflexion plus approfondie du cheminement des groupes d’itinérants, de bénévoles ou d’intervenants et de responsables d’oeuvres et d’institutions. La collaboration de biblistes aiderait grandement à découvrir et approfondir les thèmes bibliques connexes à l’itinérance.

                   2. Volet de la prise en charge

Quant au volet de la « prise en charge » le Centre St-Pierre pourrait être contacté pour étudier la possibilité d’une collaboration. Au fil des ans, ce Centre a bâti sa crédibilité. Il se définit comme un centre d’éducation populaire. Ne pourrait-il pas se donner une vocation d’articulation des chrétiens et des chrétiennes qui grandissent en marge de la paroisse ? Et une vocation d’aide à la formation au niveau de l’itinérance ? Une vocation gratuite au service des gens de la rue !

                    3. Volet de la célébration

Enfin quant au volet de la « célébration » il n’est pas superflu de rappeler qu’entrer dans le milieu de l’itinérance c’est franchir le seuil d’une nouvelle culture. En conséquence, un défi d’inculturation attend les chrétiennes et de chrétiens itinérants et ceux et celles qui s’unissent à eux et elles dans les divers services.

Une attention particulière devra être donnée au discernement de l’action de Dieu dans ce milieu pour un partage original de foi à l’inspiration du modèle d’Emmaus et pour une célébration inculturée, révélant ainsi une présence authentique de l’Eglise de Jésus-Christ.

V. LA SPIRITUALITE

L’Itinérant est un croyant et il est l’inspirateur d’une manière d’être pour les personnes qui travaillent avec lui. Beaucoup de bénévoles disent à qui veut l’entendre qu’ils viennent chercher une inspiration pour leur vie auprès des itinérants.

Les « gars » de la Maison du Père ont eu l’occasion en mars dernier de s’exprimer sur le sujet. Nous traduisons ici, espérons avec fidélité, leur pensée. C’est assez impressionnant de prendre conscience de la spiritualité qui anime ces « errants dans la rue ». Et c’est sans nul doute une question d’importance pour l’animation missionnaire auprès des itinérants.

5.1 Qu’est-ce que la spiritualité ?

Qu’est-ce que la spiritualité, demande-t-on aux itinérants en « meeting » ?  La spiritualité, dit-on, c’est « ce qui donne sens à ma vie », « une vérité qui n’a pas besoin d’être dite », « une ligne de conduite que chacun se trace », « un besoin que tout humain a pour pouvoir fonctionner ». « C’est quelque chose en dedans, un intérieur à développer ». « Ca commence petit et ça évolue ». « Ça devient moins réfléchi et ça se vit plus ».

« Entre le naître et le mourir », il y a un cheminement. « C’est l’évolution dans l’apprentissage de l’amour ». « C’est libérer l’amour qui est prisonnier en moi », « c’est libérer ma capacité d’agir avec amour et de résister au mal », « c’est reconnaître que quelqu’un m’aime et c’est vouloir grandir avec LUI ».

La spiritualité « ça donne espoir même si ça parait tout de travers ». « Ca nous apprend à parler des vraies affaires et c’est une réponse à la question de qui est l’auteur du bien et du mal ».

5.2 Les éléments d’une spiritualité pour itinérants

Et quels en sont les principaux éléments ? C’est :

- La redécouverte du « pouvoir de gérer ma vie, de servir et d’aider »;

- « Le témoignage d’un Dieu proche et miséricordieux, responsable de l’Espérance et canal de l’Amour du Père »;

- Le « lâcher prise sur mon moi ». Il est impossible « d’embarquer et de m’ouvrir » à quoi que ce soit si le courage, la force et les moyens pour arrêter de « me tourner vers moi-même » ne sont pas là. C’est le « lâcher prise qui me pousse à l’ouverture vers les autres et vers l’AUTRE. »

- « Les autres et l’Autre ». « Les autres, par leur comportement, me disent le Dieu en qui ils croient comme aussi mon comportement dit en qui je crois ». « Je vois le Dieu en qui je crois dans le sourire de quelqu’un, dans le service des bénévoles etc… comme aussi je le découvre en moi lorsque je ne réagis pas à une insulte. C’est la valeur de l’Amour que je dis à ce moment-là« . « L’AUTRE est une puissance supérieure, un guide pour ma vie, un souffle avec qui je veux me connecter ». « C’est quelqu’un plein de tendresse ».

5.3 Les moyens pour développer la spiritualité

Et les « gars » explicitent certains moyens qu’ils pratiquent pour développer leur spiritualité. Selon eux, il est important:

- « De vérifier les valeurs morales » des itinérants;

- « D’aller au coeur des misères » des itinérants. C’est ce qu’ils appellent « les vraies affaires ».

- « De donner de l’importance aux thérapies et aux autres moyens de ce genre ». « J’ai cru, j’ai abandonné, je reviens ».

En terminant son témoignage sur la spiritualité un « gars » disait: « AVEC LA SPIRITUALITé JE SUIS PORTEUR DE DIEU AUX AUTRES ».

CONCLUSION

Un projet missionnaire en milieu d’itinérance et avec les itinérants défie la sagesse humaine mais pas celle de Dieu.

Voici ce que Neill dit des missionnaires: « Ils ont été dans l’ensemble des gens fragiles, sans grande sagesse, ni vraiment saints, ni très patients. Ils ont transgressé la plupart des commandements et ont commis toutes les fautes imaginables » (cité par Bosch, « Dynamique de la mission chrétienne », p. 693). Et Bosch ajoute: « ce que Neill dit des missionnaires a été vrai des missionnaires de tous les temps, à partir du grand apôtre, qui se vantait de sa faiblesse, jusqu’à ceux qui se nomment encore « missionnaires ».

Et alors, pourquoi pas ?

4 mai 1996                                Victor Asselin, ptre

PROPHÈTES D’AUJOURD’HUI

Les itinérants

         A toutes et à tous, mes salutations les plus fraternelles et les plus chaleureuses !

         Je me retrouve ce soir dans la ville de mon diocèse, au milieu de personnes comme vous, sensibilisées à la misère humaine au point d’être capables de donner un peu de votre temps pour sentir sur vos épaules le poids des souffrances des autres. Je vous en félicite et je vous remercie d’avoir bien voulu m’inviter à cette soirée. Je souligne de manière spéciale l’accueil  de M. et Mme Georgette et Roméo Asselin ainsi que la délicatesse de M. Jean Ouellet.

         J’étais au monastère des pères cisterciens de la Trappe d’Oka et je parlais au père Abbé de mon travail auprès des itinérants à Montréal et de votre invitation à la présente soirée. Puisque le thème de la rencontre était laissé à ma discrétion, le père Abbé de me dire « N’oublie pas que les itinérants sont les prophètes d’aujourd’hui ». La question était alors résolue. Les ITINÉRANTS, PROFÈTES D’AUJOURD’HUI !

         Voici une affirmation pour le moins surprenante dans un Québec d’après Révolution tranquille. Ça me rappelle le climat vécu par le peuple d’Israël après son retour d’exil :    « Il n’existe plus de prophètes » (Sl. 74,9) Dieu est devenu muet. C’est le grand silence de Dieu. On attendait un prophète qui dirait au peuple ce qui devait être fait pour sortir du provisoire et pour entrer dans le définitif ( 1Mc 4, 46; 14,4); on attendait une prophétie plus grande que l’ancienne; on s’attendait à ce que le peuple aille recevoir le don de l’Esprit et avoir des visions (Jl 3, 1-2 ; Ez. 39,29, Zc 12,10). En somme on attendait une nouvelle expérience du Dieu vivant.

         Ça ressemble étrangement à ce que nous vivons aujourd’hui. Et dans nos questionnements, dans nos recherches, peut-être cherchons-nous où Il n’est plus; peut-être voulons-nous entendre un langage qui n’est plus ou peut-être voulons-nous voir ce qui est chose du passé !!!

         Un jour j’étais à la maison Paul Grégoire. C’est une maison d’itinérants administrée par une équipe de l’Accueil Bonneau.  Je racontais l’histoire du « Vilain Petit Canard ». Vous la connaissez ?

         Je reprends quelques extraits.

         « Par un beau jour d’été, au bord de la mare paisible d’une vieille ferme, une cane couvait ses œufs en attendant qu’ils éclosent. Un premier œuf commença à se fendiller, puis un second, et un autre encore.  Les canetons commençaient à sortir la tête de leur coquille. La maman remarqua alors un œuf qui n’avait pas bougé. Cet œuf était plus gros que les autres et d’une étrange couleur grise.

« Elle soupira et allait se recoucher sur son nid quand une vieille cane vint à passer et lui demanda des nouvelles de ses petits. ! « À votre place », dit-elle « je ne m’occuperais pas de cet œuf. On dirait un œuf de dinde. Il m’est arrivé une fois d’en couver un sans faire attention et je n’ai eu que des ennuis. Vous feriez mieux de le laisser et d’aller apprendre à nager à vos enfants. » Mais la maman cane répondit qu’elle avait déjà passé tant de temps à couver qu’elle pouvait bien rester un peu plus longtemps sur son nid.

« Soudain, elle entendit un grand craquement et vit surgir le dernier caneton. Il était deux fois plus grand que les autres et ses plumes, au lieu d’être jaunes, étaient toutes grises. Comme il était bizarre ! bien qu’étant sa mère, elle reconnut qu’il était plutôt vilain.

« Le lendemain matin, elle conduisit ses petits à la mare pour leur apprendre à nager. Le vilain petit canard sauta tout de suite dans l’eau et se mit à barboter sans problème. Ce n’est certainement pas une dinde, se dit la maman cane, il ne nagerait pas comme cela. Et au fond, si on le regarde bien, il n’est pas si vilain !

« Dans la cour de la ferme, les canetons furent très obéissants. Les autres canards les observaient attentivement. Puis l’un deux finit par déclarer : « Vos canetons sont très bien élevés. Et ils sont très beaux – à l’exception du gros gris. C’est le plus vilain petit canard que je n’aie jamais vu. » Tous les autres canards de la ferme se mirent à rire; même ses frères et sœurs  se moquèrent de lui (…)

« Les autres s’habituèrent très vite à la vie de la basse-cour. Le vilain petit canard, lui, était très malheureux car ses frères et sœurs le mordaient sans cesse et lui donnaient des coups de patte. Les plus vieux le chassaient. Les coqs et les poules le frappaient de leur bec pointu. Jusqu’à sa mère qui osa dire un jour qu’elle regrettait de l’avoir couvé ! Quand il entendit cela, le vilain petit canard décida de s’enfuir. Il se glissa sous la barrière et partit dans les champs.

(Y’a d’quoi qui cloche quequ’part… je ne ressemble à personne dans la famille, je ressemble plus aux Y (qui résident sur la rue voisine)

« Il passa le restant de l’hiver tout seul. Puis un matin, il se réveilla sous le soleil. Les arbres se couvraient de pousses vertes. C’était le printemps ! Tout joyeux, il déploya ses ailes et s’envola. Il arrive près d’une mare sur laquelle trois cygnes glissaient majestueusement. Quand il les aperçut, il se sentit plus triste que jamais. « Si je m’approche de ces splendides créatures », se dit-il, « elles vont certainement me tuer tellement je suis laid. Mais je préfère encore être tué plutôt que d’être mordu par les chats, piqué par les poules et détesté de tous. » Il se dirigea alors vers elles, la tête basse, pour leur montrer qu’il était prêt à mourir. C’est ainsi qu’il vit son reflet dans l’eau : le vilain petit canard gris vit qu’il s’était métamorphosé en superbe cygne, blanc comme de la neige avec un long cou gracieux. Les trois autres cygnes nagèrent à sa rencontre et lui caressèrent le cou de leur bec en signe de bienvenue … (…) »

         J’étais en train de raconter cette histoire au groupe du Café rencontre quand Simon, un toxicomane sidatique, se lève, claque la porte et prends le chemin de son logis. Après la réunion je me rends à sa chambre. Après quelques hésitations j’ouvre la porte. Le voilà tête sur son bureau et tout en larme. « Tu n’avais pas à raconter aux autres l’histoire de ma vie ». Simon est un gars d’une grande spiritualité et pour cette raison avait toujours été rejeté par sa famille et son entourage et il avait pris le chemin de l’itinérance. Le récit du vilain petit canard fut l’occasion pour lui de refaire sa vie.

Qui est l’itinérante, l’itinérant ?

         Souvenons-nous des termes de « clochard », « vagabonds » ou de « sans abri ». Ce sont maintenant des termes désuets mais aujourd’hui, au Québec, qui est cet homme qui, dans la rue, semble parler à des ombres un langage familier ? Qui est-elle cette femme qui traîne péniblement de lourds sacs d’où dépassent des vêtements usés et des journaux jaunis ? Qui est donc cet homme âgé qui vient chaque midi manger un potage chaud, s’entretenir de quelque chaleur humaine et qui ne peut vivre ni en chambre ou ni dans la rue ? Qui est cette jeune femme qui arpente le trottoir, tatouée de symboles agressifs ? Qui sont ces adolescents et ces jeunes adultes qui s’agglutinent pour s’abreuver du miel des passants ?

         Il est très difficile de comprendre l’itinérance urbaine. Les enquêtes nous apprennent qu’un bon nombre ont des problèmes de toxicomanie ou de santé mentale, qu’ils sont défavorisés économiquement, chômeurs ou sont à risque sur le plan de la santé physique et de la victimisation. Trois grands facteurs causeraient l’itinérance : la pauvreté et le chômage, l’absence de logement social accessible et à coût modique et le cumul des problèmes relationnels. L’itinérance se produirait le plus souvent quand se conjuguent en même temps la misère matérielle et le désarroi relationnel.

Sous quel angle peut-on aborder l’itinérance ?

         À un premier niveau, on peut considérer que l’itinérant est une figure d’exception à la règle de la stabilité résidentielle car le citoyen normal a une adresse, stable et répertoriée où il peut recevoir ses comptes, ses circulaires, ses lettres, …

         À un deuxième niveau, on ne peut pas oublier que l’itinérant a une âme, c’est-à-dire une dynamique intérieure faite de souvenirs, de sentiments, de désirs, d’attentes, bref de mobiles donnant sens à son itinérance. On ne peut pas dissocier la thématique du LIEU de la thématique du LIEN

         Un itinérant est plus qu’un sans-abri, il est un sans FOYER.  Dans le passé on parlait du mendiant comme un être SANS FEU ni LIEU.  Un feu autour duquel on s’assemble. Un foyer, c’est un habitat humain, personnel et social, qui nous relie à la société tout en nous séparant quelque peu d’elle. Un foyer c’est un environnement où l’individu peut être à la fois avec d’autres et sans tous les autres.

         C’est une erreur par contre de croire que l’itinérance s’arrête à la seule question du logement car un logis peut être accepté par l’itinérant puis rapidement abandonné … Donner un abri sans foyer n’est pas toujours approprié parce que souvent l’abri qu’on lui fournit n’est pas le genre de toit qu’il veut.

         Thomas Szasz (1990) attire l’attention sur le fait que le domicile n’est pas un attribut biologique. On ne naît pas comme une tortue avec un toit sur le dos. Un enfant acquiert le langage, les habiletés relationnelles etc.. par un processus de socialisation … ça exige des apprentissages … et c’est à l’âge adulte que l’établissement du domicile consacre la construction de l’identité et de l’insertion sociale : on habite un édifice au moment où on édifie sa citoyenneté. Pour habiter, il faut du temps, de l’affection, de l’amitié, de l’espoir, de l’avenir.

Prophètes, aujourd’hui ?

         Les itinérants et les itinérantes sont-ils prophètes, aujourd’hui ? A regarder de près le quotidien de ces hommes et de ces femmes nous pouvons risquer une réponse affirmative. Je souligne trois points.

  1. Premier point : l’itinérant, de sa souffrance, crie sa soif d’identité. C’est une voix discordante dans notre société.

         Un groupe important d’itinérants présente des carences d’apprentissage social et affectif résultant de traumatismes de l’attachement : deuils, conflits familiaux ou divorces problématiques, violence conjugale, abus sexuel ou inceste, négligence ou maltraitance, placements répétés, désengagement parental conséquent des problèmes familiaux.

         Il a généralement vécu des problèmes personnels bien plus considérables que les autres personnes économiquement très défavorisées; il a vécu beaucoup plus de conflits et de ruptures; il a souvent grandi dans un contexte où le monde des adultes fut vécu puis intériorisé comme étant un champ de bataille ou d’exploitation, un cachot de solitude et d’abandon.

         L’itinérance devient un moyen pour se rendre présentement invisible à sa famille et à ses  proches. C’est un bon moyen pour ne pas laisser d’adresse et pour être le seul à avoir le pouvoir de communiquer avec eux.

         Ou encore l’itinérance exprime une grande lassitude, une grande fatigue qui s’installe, une incapacité de se battre pour la recherche des avantages. C’est la recherche d’une paisible retraite anticipée, sans responsabilités, sans rien à prouver. L’itinérant en vient à intégrer profondément la conviction qu’il est incapable de tout rôle social, de toute place dans la société. Il s’éclipse tout simplement de la course.

         Il arrive souvent aussi que l’itinérance est une stratégie qui vise à rendre l’individu davantage présent aux proches, à les préoccuper par la disparition des coordonnées, à les inquiéter, à les punir d’avoir été inadéquats. L’itinérance serait une colère virulente exprimée passivement, le désir de faire mal, de rendre coupable les auteurs présumés du drame.

         L’itinérance devient une vive intolérance de toute place, de tout engagement relationnel, de toute durée dans le lien. C’est comme le cri de qui ne peut vivre que seul sur une île déserte, pourtant en plein cœur de la ville. Il ressent le mépris, la peur d’être avec les autres. Rien n’avance. L’important est d’être le seul maître â décider, à tout contrôler. Il ne peut plus ouvrir la porte, ne veut plus ouvrir de porte. Il a trop souffert, trop vu de choses, trop perçu ou cru percevoir de cruauté, de froideur, de bassesse dans tout ce qui l’a entouré.

      2. Deuxième point : de sa misère, il pointe un chemin nouveau

                   Malgré les vicissitudes des expériences relationnelles et les traumatismes familiaux vécus, il est important de saisir la nuance suivante: en surface, l’itinérant peut refuser de parler de ces liens, chercher à en diminuer l’importance ou même les « représenter » autrement qu’ils sont réellement vécus (« je ne veux plus rien savoir d’eux ») mais dès que le temps, l’accueil et l’écoute sont vraiment au rendez-vous, les liens enfouis dans le non-dit redeviennent des objets importants de la communication et du sens donné à l’itinérance. D’après le témoignage des itinérants eux-mêmes, la construction subjective de l’itinérance est en bonne partie une question de liens avec des ramifications spatiales de lieu, d’itinérance et d’errance…

                   Dans sa dimension relationnelle, l’itinérance apparaît comme un mouvement chargé de sens. En effet, loin d’être définitivement désaffilié, le jeune adulte itinérant se trouve aux prises, de façon active, avec des liens auxquels il refuse de renoncer même s’il a le sentiment de ne pas pouvoir réparer. L’itinérance émerge comme un moyen de survie, une « solution » en quelque sorte à des relations délétères.

         Le recours à l’aide implique une démarche qui le replonge dans l’univers des liens nécessaires. Quand une relation de confiance peut malgré tout s’établir, des solutions plus durables à l’itinérance quotidienne deviennent souvent « magiquement » possibles : le soutien est mieux accepté; les conseils pratiques, davantage suivis; les fuites de l’aide, beaucoup moins fréquentes.

         Le thrill de la rue est comme un prolongement de la fête familiale de l’enfance. L’itinérant recherche à tous les jours une petite famille, des liens fraternels sans entraves, d’échanges simples et vrais. Rester itinérant c’est s’assurer d’avoir une place dans ce nid si accueillant. Il retrouve des intervenants qui les comprennent, des ressources qui les accueillent, des soupes populaires où il fait bon aller, c’est-à-dire un véritable milieu de vie auquel on peut s’identifier et qui peut être vécu comme très valorisant car il a le sentiment d’être accepté, reçu, apprécié, aimé. On ne veut pas de conflit. C’est le besoin d’appartenir à un  milieu. L’itinérant a besoin du regard des autres pour se sentir exister. C’est ce qui l’amène à être en interaction avec les autres itinérants, les passants, les aidants mais pas avec les siens. Il faut remplacer ceux et celles qui sont à la source de sa souffrance.

         L’itinérance devient le refus du moule commun, une quête de sentiments plus purs, plus profonds. Elle exprime la nostalgie d’un souffle qui élève au-dessus de la mêlée et une renaissance intégrale de repartir à zéro. C’est le refus des bonheurs « civilisés », des joies du foyer, des liens amoureux, de la famille, des enfants, de l’appartenance aux autres. Devenir comme son père, comme sa mère, comme son frère aîné, comme sa petite sœur, tous « casés » dans la société, il n’en est pas question.  La vie doit être quelque chose de plus intéressant, de plus profond sans qu’on sache très bien ce que cela pourrait être.

      3. Troisième point : de son impuissance il avoue son besoin de Dieu et se remet à   Lui en toute confiance.

         L’itinérance devient pour l’itinérant une efficace entreprise d’autopunition. Il veut payer pour ses fautes, il a le sentiment d’avoir refusé de faire sa part et il a souvent aussi le sentiment d’avoir causé de vives souffrances à ses proches et d’avoir été la source de leur propre malheur.

         L’itinérance se transforme alors en une forme extrême d’amour. Elle véhicule la fantaisie de la réconciliation et le retour de l’enfant prodigue dans la famille heureuse et accueillante. L’itinérant en arrive même à nourrir l’attente d’un retour éventuel au milieu familial. « Je reviens, après avoir été au bout du monde, au bout de la vie, au bout du drame. Je reviens transformé. »

         Un toxicomane me disait: « Je veux te remercier car j’ai compris que quand je pense à Dieu je ne peux pas faire quelque chose de mal car ce serait me détruire à moi-même ».

Conclusion

         Nous pouvons le percevoir aisément : le phénomène de l’itinérance, aujourd’hui, n’est pas simple. Les causes sociales n’expliquent pas à elles seules la croissance de l’itinérance. Elles s’ajoutent à des conditions socioéconomiques et culturelles. Ajoutons aussi le dérapage affectif. Ce qui est certain c’est qu’elle cache une profonde souffrance, un soif infinie du désir d’ÊTRE PLUS.

         L’univers de l’itinérance est un univers de risque et de souffrance. Toutefois, c’est un univers qui garde branché sur l’énergie de la survie, du besoin et du manque. La rue est un lieu géographique mais avant tout un lieu intériorisé qui intègre un ensemble d’expériences humaines. Dans le visage de la déchéance humaine  on y retrouve les plus beaux traits du Dieu AMOUR. Y croyons-nous ?

         Oui, je crois : les itinérants sont les prophètes d’aujourd’hui pour la société civile et pour l’Église.

                                                        Victor Asselin

         (Conférence prononcée à Nicolet, Québec, le 23 janvier 2001 – lors de l’Assemblée générale de la Croix Rouge, Section de Nicolet)