Les pauvres et l’appauvrissement

               LES PAUVRES  ET  L’APPAUVRISSEMENT

      Dans le cadre de votre rencontre, aujourd’hui, on me demande une collaboration pour, ensemble, réfléchir. On ne me fixe pas de sujet mais on me dit souhaiter reprendre les éléments de la conférence que j’ai donné, dernièrement, au Carrefour d’Entraide. Alors, voici mon thème: les pauvres et l’appauvrissement. D’abord, qui sont les pauvres; en 2e lieu, un regard sur quelques inégalités sociales au Québec et, enfin, une suggestion de pédagogie de travail.

I. Qui sont les pauvres ?

     Si nous ouvrons le dictionnaire, pauvre veut dire « celui qui manque d’argent ». Son contraire c’est « riche ». Entendons bien ici « pauvre » dans son sens réel et non dans un sens métaphorique. Ceci est bien important pour savoir de qui on parle car ce qui arrive souvent c’est qu’on mélange beaucoup d’ingrédients et il devient difficile de s’entendre. Les « pauvres » sont ceux et celles qui souffrent de carence économique fondamentale. Ce sont celles et ceux qui sont privés des biens matériels nécessaires pour une existence digne. Ce sont les pauvres socio-économiques. Je parlerai aussi des pauvres socio-culturels et des nouveaux pauvres de la société industrielle mais qui s’articulent avec les pauvres pris dans leur sens réel.

     1.1 Les pauvres socio-économiques

     Les pauvres constituent un phénomène collectif; ils sont le résultat d’un processus conflictuel et exigent un projet historique alternatif. Ainsi donc, trois éléments sont nécessaires pour comprendre le phénomène de l’appauvrissement:

     – un phénomène collectif;

     – un processus conflictuel;

     – un projet alternatif.

     J’explique:

         a) Les pauvres sont un phénomène collectif

- La pauvreté, aujourd’hui, est une question sociale, structurelle et massive i.e. les pauvres sont des classes, des masses et des peuples entiers et elle fait partie de la structure d’une société. Par exemple le 3e monde.

     Lorsque nous parlons du premier monde et du Tiers-monde, la différence n’en est pas une de nature de la pauvreté mais en est une de degré, de nombre. Mais c’est la même pauvreté.

- Partant de ce point de vue, nous pouvons déjà mettre de côté la vision vulgaire qui conçoit le pauvre comme un individu, comme un cas particulier. Cette conception du pauvre constitue une vision arriérée qui abstrait le pauvre de ses conditions sociales ou des structures qui le définissent. On voit l’arbre mais on est incapable de voir la forêt.

- Les adeptes de la conception de la pauvreté comme cas individuel justifient la situation par les causes suivantes:

     1- causes morales

- La pauvreté est le fruit de l’ignorance ou de la paresse ou encore elle est le fruit de l’égoisme et de l’avarice des  autres. Ainsi on ne voit pas les  structures ou les mécanismes sociaux qui donnent chair à ces forces morales.

     2- Causes naturelles

- Les pauvres sont pauvres p.c.qu’ils sont nés pauvres et ainsi ils le resteront.

     Dans une telle vision et une telle analyse, nous n’avons pas à nous surprendre que la solution sera l’assistentialisme. Il est important et prioritaire de donner. Et on ne se rend pas compte que donner sans une compréhension sérieuse de la situation est l’obstacle majeur pour éviter la prise de conscience. Avec la meilleure des bonnes volontés on fortifie ainsi la structure qui fonde et engendre le phénomène d’appauvrissement.

     Il faut admettre aussi que beaucoup d’initiative sont nées et naissent parce que l’on a pitié. Une pitié naïve. Un coeur bon mais un oeil peu critique. Ainsi on voit les personnes – ce qui est louable – mais on ne voit pas les structures (ou on ne veut pas les voir) qui enveloppent les personnes.

         b) Les pauvres sont le résultat d’un processus conflictuel

     Les pauvres, aujourd’hui, constituent un phénomène social voulu et produit. Ce n’est pas un fait naturel. Cette affirmation est lourde de conséquence et exige, sans doute, une analyse plus approfondie du système économique. Les pauvres sont réduits à la pauvreté ou sont maintenus dans la pauvreté par les forces d’un système de domination. C’est bien ce que les experts veulent exprimer par le phénomène d’appauvrissement. Aucun individu ne désire s’appauvrir. Les pauvres apparaissent comme des classes dominées et régies par un système économique.

     Les pauvres sont pauvres parce qu’ils sont exploités ou rejetés par une organisation économique et ils sont maintenus sous ou hors de ce système.

     Ainsi on y rencontre deux groupes de pauvres:

         1. Ceux qui sont mis en marge, i.e. ceux qui sont exclus du système économique: Les chômeurs, les mendiants, les marginaux, les prostituées. Ceux-ci sont sur la ligne ou au-dessous de la ligne de survivance.

         2. Ceux qui sont exploités i.e. ceux qui souffrent injustice du système économique: ce sont les pauvres travailleurs.

     La figure traditionnelle et classique du pauvre comme le misérable qui passe de porte en porte pour demander du pain est définitivement dépassée. Aujourd’hui, il faut avoir une figure moins romantique et plus réaliste. C’est la figure de celui et de celle qui cherche libération. C’est cette image critique qui sera le fondement d’une pratique concrète de lutte à l’appauvrissement. Sans elle, on demeurera toujours avec les solutions des générations passées pour une problématique moderne. Les premiers à applaudir n’en seront que les idéalisateurs, les planificateurs et les responsables du système économique actuel.

     c) Les pauvres exigent un projet social alternatif

     Puisque la situation des pauvres, le phénomène de l’appauvrissement, a une racine structurelle, il est évident que le changement, que la libération doit passer par une transformation des structures sociales qui empêchent les pauvres de grandir et de s’affirmer historiquement.

     Ce processus historique se réalise déjà au tiers-Monde. Qu’il suffise de regarder et d’analyser ce qui se passe en Afrique et en Amérique Latine. Les peuples s’organisent en vue d’une libération collective. J’en suis moins sûr du côté de l’Est en raison des pressions excessivement fortes pour l’économie de marché.

     1.2 Les pauvres socio-culturels

     Les pauvres pris dans leur sens réel sont donc ceux et celles dont leur travail est dissocié des moyens de vie, qui dépendent de ceux et celles qui possèdent ces moyens de vie et qui les exploitent. Cette conception nous a fait entrer dans une compréhension globalisante. Il faut cependant parler des formes spécifiques, celles de caractère socio-culturel. C’est la discrimination raciale, éthnique et sexuelle. Par exemple, les minorités étrangères, les déficients physiques et mentaux etc…

     Les pauvretés socio-culturelles doivent être comprises dans le contexte socio-économique car c’est celle-ci qui détermine fondamentalement celles-là et les pauvretés socio-culturelles accentuent la pauvreté réelle. Les pauvretés socio-culturelles ont leur consistance propre, leur autonomie relative mais sont articulées avec la pauvreté économique. On l’associe normalement à la pauvreté économique et c’est correct car elle doit être envisagée avec elle.

     1.3 Les nouveaux pauvres de la société industrielle

     La société industrielle a engendrée un nouveau type de pauvre. Ce sont les travailleurs étrangers, les jeunes fugitifs, les suicidaires, les vieillards abandonnés, les jeunes drogués…

     Ces nouveaux pauvres sont le fruit typique de la société industrielle bien que nous y trouvons aussi un potentiel contestataire d’une société d’abondance matérielle qui sature le corps mais vide l’esprit.

     Ces nouveaux pauvres ne doivent pas être compris non plus isolés du corps social. Ils doivent être compris à l’intérieur des conditions sociales et surtout des conditions économiques. A ces nouveaux pauvres, on ne pourra penser à une action effective libératrice de leur aliénation que dans une compréhension globale, i.e. libérant du système qui les aliène.

Conclusion

     Concluant cette partie, disons d’abord que parlant des pauvres socio-économiques, des pauvres socio-culturels et des nouveaux pauvres de la société industrielle, nous ne sommes pas en face de trois blocs juxtaposés mais bien de trois blocs qui s’articulent. Ce sont trois blocs qui devraient faire l’objet des intérêts et des luttes.

     Ainsi il est urgent de revoir notre conception du pauvre et de la pauvreté car nous ne pouvons pas le voir aujourd’hui comme on le voyait dans les générations passées. La pauvreté, aujourd’hui, est le fruit du développement contradictoire par lequel le riche devient de plus en plus riche et le pauvre de plus en plus pauvre. On l’a répété souvent. La pauvreté, aujourd’hui, est endogène, i.e. elle est interne au système économique et elle en est son produit naturel. Pauvreté signifie donc, aujourd’hui, oppression sociale et dépendance. En éthique, on dit injustice et péché social.

     Visualons, en quelques mots, le pauvre d’hier et celui d’aujourd’hui:

Hier                                                             Aujourd’hui

1. homme individuel: ce sont            1. Ce sont des classes, des masses

    des personnes, des cas…              (entité collective)

2. Abandonné par l’égoisme  du       2. Exploité par l’ambition des classes

  riche. On le laisse pauvre                  dominantes. On fait le pauvre

3. Il demande la charité: qu’on lui       3. Il demande justice: qu’il puisse

  donne du pain en ce monde              s’asseoir à la table avec les autres.

     Nous ne pouvons cependant pas nier que le pauvre d’hier existe encore aujourd’hui mais ce n’est pas le pauvre typique de notre monde actuel. Ainsi donc l’aumône est complètement dépassée et n’est pas la solution du problème de la pauvreté d’aujourd’hui.

     Si nous voulons envisager la pauvreté d’aujourd’hui comme celle d’hier, il faut admettre que la solution pour le pauvre consiste à attendre. C’est une question de temps et d’aide des autres. On n’a qu’à dire que tout est question de technique, d’investissements et de projets rationnels etc… Cette solution ne peut que produire encore plus de pauvreté.

     Si nous voulons par ailleurs envisager la pauvreté d’aujourd’hui, phénomène d’appauvrissement, dans une vision critique, seul un travail à la transformation du système social à partir des propres intéressés pourra faire changer la situation. Il s’agit d’une libération historique, d’un projet dans le temps et non pas seulement d’un développement économique. On est pauvre aujourd’hui non pas parce qu’on est en retard mais parce qu’on est dépendant.

II. Les inégalités sociales au Québec

     Dans cette deuxième partie nous allons jeter un regard rapide sur le Québec. Ce sont des considérations qui prennent figure d’amorce de réflexion. Je m’inspire d’ailleurs d’un texte de Simon Langlois, professeur à l’Université Laval. Ce texte a été publié dans le livre « La société québécoise après 30 ans de changement », publié sous la direction de Fernand Dumont. Dans cet article, Simon Langlois nous fait voir l’évolution des inégalités et des différences dans notre Québec contemporain, analyse qu’il fait à partir des mécanismes sociaux et des forces qui les affectent et qui ainsi impriment une direction. Il est bien évident que le paysage socio-économique du Québec a considérablement changé.

     2.1 L‘Etat

     Dans ces dernières années l’État a joué un rôle-clé dans les changements qui ont marqué la stratification sociale au Québec. Voyons-en quelques aspects.

a) D’abord le développement accéléré du système scolaire a favorisé une importante mobilité sociale. La population plus instruite a occupé des nouveaux postes. Cette mobilité sociale a été tellement grande qu’aujourd’hui on se pose la question à savoir si l’appareil scolaire est en mesure de continuer à soutenir cette importante mobilité scolaire collective comme ce fut le cas durant les années 60.

b) Puis dans les années 60 est née une nouvelle bourgeoisie d’affaire francophone. Ce phénomène a été un tremplin à de jeunes cadres le plus souvent d’origine modeste. Et l’État a favorisé cette émergence par une série de mesures et d’interventions comme la caisse de dépôt et de placement  jusqu’au Régime d’Épargne-Action.

c) Il faut signaler aussi la distribution des richesses car depuis60, l’État, tant fédéral que provincial, prélève et redistribue   une part croissante du revenu national. Rappelons que la part    du revenu personnel, en transferts directs à l’État, est passée   de 9,5% en 61 à 22,4% en 87 et que la part des revenus            personnels provenant des transferts de l’État aux individus est   passée, pour les mêmes dates, de 9,6% à 16,6%.

     A-t-on réussi, durant toutes ces années, à réduire les inégalités ? Je continue avec les mêmes informations fournies par Simon Langlois.

     1. Durant 20 ans, dit-il, on a assisté à une diminution des inégalités mais cette tendance s’est arrêtée au début des années 80. Depuis 10 ans, on essaie plutôt de neutraliser l’inégalité croissante des revenus privés et non plus de redistribuer la richesse.

     2. On constate, aujourd’hui, que les paiements de transferts ne profitent pas seulement aux plus démunis. En effet, en 85, 30% de tous les paiements de transferts sont allés à des familles dont le revenu était supérieur à la moyenne. On constate aussi que le caractère universel des programmes sociaux fait que les classes moyennes et supérieures accaparent maintenant une part plus grande de l’argent redistribué par l’État. Ainsi, on signale:

         – Au niveau de la famille, il y a eu diminution de la pauvreté dans les années 60-70 mais cette tendance s’est arrêtée autour des années 80;

         – Il y a aujourd’hui plus de personnes seules à vivre sous le seuil du faible revenu. Cependant cette proportion continue à diminuer;

         – Par contre, en général, la proportion des personnes à faible revenu a tendance à augmenter. Actuellement, au Québec, une personne sur 5 peut être classée comme étant sous le seuil du faible revenu;

         – Puis il y a augmentation de la population qui vit de l’aide sociale. Une personne sur 10 de moins de 64 ans est dépendante de l’État.

Conclusion: Dès maintenant, une deuxième  conclusion s’impose: nous vivons dans une société qui, depuis maintenant 10 ans, parvient plus difficilement qu’auparavant à combattre les inégalités et, conséquemment, lutte moins efficacement contre la pauvreté.

     2.2 Le travail

     Diverses constatations s’imposent au niveau du travail.

         a) D’abord le secteur tertiaire – service – continue sa poussée. En 61 il représentait la moitié des emplois alors qu’aujourd’hui c’est 3 sur 4;

         b) Quant aux travailleurs on les retrouve de plus en plus dans les très petites entreprises;

         c) Puis la structure professionnelle a connu de profonds changements depuis 60. Les emplois non qualifiés ont diminué et ont augmenté les emplois dans le secteur des      services personnels et de bureau. C’est donc la classe moyenne qui se fractionne. Alors qu’une partie d’elle continue d’améliorer sa situation, l’autre partie n’y parvient pas.

         d) En raison de la montée des petites entreprises, s’accentue la précarité du travail. En effet cette précarité se développe souvent en raison du fait que les petites entreprises sont éphémères. On retrouve aussi un groupement de travailleurs et de salariés           précaires parallèle aux permanents et aux réguliers, i.e. même travail sans avoir les mêmes avantages.

         e) Aussi le travail à temps partiel a augmenté. Il touche 13,6% de toute la population en emploi et, depuis 10 ans, ce sont les personnes entre 25 et 45 ans. Il faut ainsi admettre que le travail à temps partiel est de   plus en plus non volontaire. L’autre catégorie de travailleurs à temps partiel, ce sont des personnes qui reviennent sur le marché du travail voyant dans ce régime d’emploi une façon de concilier la vie active avec d’autres activités.  Dans cette deuxième partie de travailleurs à temps partiel, on peut dire, en général, qu’il s’agit de personnes qui connaissent une situation personnelle        privilégiée ou favorable.

         f) Enfin, en général, il n’est pas faux d’affirmer que les travailleurs les mieux nantis sont aussi ceux qui sont les mieux protégés.

Conclusion; Une troisième conclusion s’impose: globalement, on assiste depuis 10 ans, à une sorte de retour en arrière et à l’extension des formes archaïques de l’organisation  du travail que l’on croyait révolues comme la précarité, les salaires réels en baisse et l’absence de protection sociale.

     2.3 Les genres de vie

     Dans le passé la position occupée sur le marché du travail était la principale source du statut social comme aussi la principale source des inégalités. Aujourd’hui, c’est différent. Même si ce facteur demeure il y en a d’autres. En voici trois:

     a) La famille étendue a cédée la place à la famille nucléaire. Celle-ci est centrée sur le couple alors que les enfants occupent une place plus restreinte. La vie et le bonheur du couple passent avant tout. C’est un nouveau genre de vie.

         b) Le travail salarié des épouses a bouleversé la logique traditionnelle car le principe de l’égalité des salaires a remplacé le principe du salaire familial. Ceci a amené un autre nouveau  genre de vie et une nouvelle inégalité entre les ménages à deux revenus et les ménages à un seul revenu.

         c) Il y a aussi des événements qui marquent les modes de vie, notamment la rupture de l’union, et qui causent des difficultés. Ainsi 57% des familles vivant de l’aide sociale en 88 étaient monoparentales.

     2.4 Les générations

     Il nous faut considérer aussi les générations: alors que la situation relative des jeunes dans la société s’est détériorée, celle des adultes d’âge mûr s’est améliorée. Voici quelques constatations:

         a) Les revenus relatifs des jeunes qui travaillent à plein temps sont en baisse importante;

         b) Les jeunes qui travaillent à plein temps ont plus souvent que les autres accès à des emplois précaires, sans protection sociale et fréquemment sans avantages        sociaux;

         c) Les jeunes sont de plus en plus nombreux à travailler parallèlement à leur études à plein temps. Ils occupent 40% de tous les emplois à temps partiel;

         d) Depuis 81 la proportion des jeunes familles sous le seuil de faible revenu a dépassé celle des familles âgées. Cette proportion augmente toujours. Il y a donc un déplacement de la pauvreté;

         e) Enfin, l’accumulation du patrimoine accentue aussi les différences entre les groupes d’âge. Depuis 80, les personnes âgées de 55 ans voyagent de plus en plus à l’étranger. L’écart s’agrandit avec les jeunes de moins de 30 ans.

     2.5 Les sexes

     Si l’on a débattu la question des inégalités entre les hommes et les femmes, on ne s’attarde cependant pas aux nouvelles inégalités. En effet, comme l’homme est inégal dans sa position sociale, il en devient ainsi pour la femme. C’est une nouvelle inégalité qu’il faut considérer car la femme est présente aux deux bouts de l’échelle des statuts, i.e. dans les emplois moins qualifiés et dans la position supérieure. Ainsi nous pouvons dire que sur le plan individuel, les femmes tendent à se rapprocher des hommes qui sont eux-mêmes fortement inégaux entre eux. L’égalité des femmes avec les hommes implique donc plus d’inégalités entre les femmes.

III. Une pédagogie de travail

     Une analyse différente nous amène à des conclusions différentes et, conséquemment, à une manière différente de travailler. Ceci ne veut pas dire de changer nécessairement les actions car il arrive souvent que nous pouvons poursuivre avec les mêmes actions. Il est important que l’agir soit une conséquence de l’analyse faite. Une pédagogie doit donc suivre.

     3.1 Si le phénomène de l’appauvrissement est structurel, il faut d’abord impliquer les intéressés.

     – Personne n’enseigne quelque chose à personne; nous apprenons ensemble.

     – Éduquer, ce n’est pas introduire dans un monde déjà fait, c’est aider à transformer le monde.

     – L’éducation doit être une participation populaire au développement. Elle doit être une insertion critique des personnes dans un processus historique.

     – Les personnes, dans un processus d’éducation, doivent passer de la conscience magique et naïve à une conscience   critique, développant ainsi une nouvelle mentalité: celle de l’adhésion à la nécessité des transformations comme fondement pour le développement.

     – L’éducation ne doit pas amener l’être humain à des positions de tranquillité mais à la recherche en commun de la vérité en écoutant, en se questionnant et en recherchant.

         a) La première demande des pauvres est celle des nécessités de base: alimentation, travail, santé,  habitation etc…

              1) Dans la mesure où on répond aux demandes des  gens, par la participation de ces personnes, découvrir de petites solutions;

              2) Dans la pratique quotidienne de réponse aux demandes, nous courrons des risques: l’activisme qui donne sa réponse dans l’assistentialisme. Dans ce cas on ne fait que continuer le cycle de la dépendance.

         b) Il y a aussi la demande d’espace de rencontre. C’est un deuxième type de demandes. « Je viens ici parce que je me sens bien pour parler. Je me sens accueilli ». On veut un espace de liberté. Le pauvre a autant besoin de fraternité que de nourriture.

              1) Il est donc nécessaire de créer des services qui transforment l’ambiance: partage, aide mutuel, amitié, accueil.

              2) Un danger: former un groupe fermé, un oasis aliéné de la réalité.

         c) Un troisième type de demande se situe autour de la défense de ses droits et la nécessité de s’organiser.

              1) Il est nécessaire de reconnaître que les pauvres n’ont pas seulement des nécessités. Ils ont aussi des valeurs. Et ces valeurs doivent être reconnues et défendues.

              2) Le risque: peur de payer le prix pour son  audace.

     3.2 L‘éducateur

     Les pauvres ont un énorme potentiel de transformation mais ils vivent de grandes et nombreuses contradictions. Seuls, il leur est donc impossible de déclencher un processus. C’est alors que se fait sentir le besoin de l’éducateur, des organismes divers, des intervenants. Ces personnes ou ces organismes ont alors à définir leur place et leur rôle. Je crois qu’elles doivent être des personnes ou des organismes qui vont vers le peuple, qui s’insèrent dans leur problématique et qui, petit à petit, font un cheminement avec eux. Il se fait nécessaire qu’ils se situent à leurs côtés.

     Exprimons la différence des modèles de l’éducateur-animateur et de l’éducateur-paternaliste.

Modèles de l’éducateur

(animateur)                      (éducateur-paternaliste)

1. C’est comme une sage-femme.       1. C’est comme un père.

   Il aide la mère à donner vie.                   Il engendre le fils.

2. C’est comme un agriculteur.            2. C’est un artisan ou fabricant.

   Il entretient la terre pour                         Il manipule les choses pour en

   qu’elle produise de bons                       produire d’autres

   fruits.

3. C’est comme un médecin.             3. C’est comme un général.

   Il soigne le corps pour                          Il donne des ordres pour 

   qu’il conserve ou récupère                   avancer ou reculer.

   la santé.

     Le principal objectif de l’éducateur doit être la conquête de l’autonomie des pauvres. Pour ce motif, le véritable éducateur est appelé à disparaître. Ainsi, dès le début, c’est pour lui important de discerner les éléments suivants:

     1. les choses que les pauvres font seul;

     2. Les choses que les pauvres font avec l’éducateur;

     3. Les choses que seul l’éducateur est capable de faire et  qui, en conséquence, fait seul.

Conclusion

     En guise de conclusion, je dirais que si nous voulons réellement donner une contribution effective à la cause de l’appauvrissement, il nous faut admettre, dès le départ, que c’est une pure chimère de vouloir cheminer seul. Des choses pourront se faire mais elles tomberont vite, faute d’appui et de force collective. Les organismes communautaires doivent se donner la main et être capables et avoir l’audace de réfléchir ensemble sur leur pratique communautaire. Sans cela, sous l’étiquette de bonne conscience et de bonne volonté, on ne fera qu’accentuer le cycle de l’appauvrissement et l’État et les forces économiques n’en seront que plus satisfaits. Et plus, on se fera un devoir d’y contribuer financièrement.

                   Drummondville, mai 1992

                                 Victor Asselin, ptre curé