Ephémérides autour du livre « GRILAGEM … »

Éphéméride autour de la publication du livre

GRILAGEM, CORRUPÇÃO E VIOLÊNCIA

EM TERRAS DO CARAJAS

1.En avril 1982, l’Éditeur Vozes de Petrópolis, Brésil, publie le livre de l’abbé Victor Asselin “Grilagem, corrupção e violência em terras do Carajás.(Doc.1 et 35) C’est une étude et une dénonciation du vol des terres au Maranhão, Brésil, en particulier du territoire appelé Pindaré.

2.Le 2 mai 1982, le livre est lancé officiellement dans la ville de Goiânia, Brésil.(Doc.2) Dans les autres capitales du pays la distribution et la vente sont faites par les librairies et les divers groupes populaires.

3.En date du 21 mai l’avocat Agostinho Noleto Soares, résident d’Imperatriz, ville au sud-ouest du Maranhão, publie dans le journal « O PROGRESSO » une lettre adressée à l’auteur du livre. Il écrit : « Á LA DEMANDE… »(Doc.3) Il accuse l’ « auteur d’avoir été instrumentalisé para quelques certains humanistes athées qui veulent tout simplement tirer profit politique de l’option de l’Église en faveur des pauvres et des opprimés » et il termine en déclarant : «ce ne sera pas toi… toi padre Victor, qui me mettra au pied du mur sans une énergique réaction qui commence à peine avec cette lettre.»

4.Au cours du mois de mai, Pe Victor reçoit plusieurs téléphones anonymes, les uns cherchant le lieu de sa résidence, d’autres marquant des rencontres amoureuses, un autre insistant pour marquer un rendez-vous urgent etc… On  laisse aussi sous la porte du presbytère une lettre anonyme de contenu peu «catholique» et insinuant diverses menaces.

Une nuit dont Pe Victor ne se rappelle pas la date au cours du mois de mai, à trois heures du matin, un inconnu frappe à la porte du presbytère de St-Vincent de Paul et, de l’extérieur, demande pour passer la nuit. Le fait est étrange car même les habitués du quartier ont de la difficulté à découvrir la porte de cette maison. À cette époque il fallait avoir un système de défense car les personnes qui étaient sur la liste à mourir étaient visitées la nuit. On frappe et si la personne ouvre, c’est une balle et on disparait.

5.Le 1er juin, l’Ordre des Avocats, Section de Imperatriz, publie un article dans le journal « O PROGRESSO », en appui à leur compagnon et membre de l’Ordre, Agostinho Noleto Soares. On dénonce l’auteur du livre en raison, dit-on, des « références injustes et sans fondement » faites à leur compagnon et lui demande « l’humilité chrétienne suffisante pour réparer publiquement l’injustice commise à Agostinho Noleto Soares ».(Doc.4)

6.Le 5 juin le journal « Imparcial » de São Luis, publie une matière en provenance d’Imperatriz dans laquelle on annonce qu’à IMPERATRIZ un mouvement de grande envergure de protestation véhémente contre les dénonciations injustes et agressives de l’auteur est en train de prendre forme.(Doc.5) Dans le même journal et le même jour on met en exergue un autre article sur l’excellence du travail de recherche de l’auteur.(Doc.6)

7.Le 8 juin le journal « Imparcial » de São Luis publie une note de l’Ordre des Avocats du Brésil-Section d’Imperatriz, article qui avait déjà été divulgé dans cette ville le 1er juin dernier, en y ajoutant toutefois une note du « Club des lions » manifestant sa solidarité avec la position des Avocats de la ville.(Doc.7)

8.Le même jour, Pe Victor Asselin présente, par écrit, au Dr Agostinho Noleto Soares une demande d’explication sur l’accusation faite, à savoir d’avoir été « instrumentalisé par certains humanistes athées » et invite les groupes qui l’appuient à s’unir autour de la recherche de la vérité puisque ce n’est pas parce que Agostinho affirme être chrétien que son nom doit être exclu des documents probants d’illégalité et de fraudes relatifs aux questions agraires.

Le présent article est retiré de la publication du Journal « Folha do Maranhão » de São Luis par ordre de la direction pour la simple raison qu’Agostinho est un possible candidat au Sénat pour le PMDB. D’ailleurs, il n’a pas été publié par aucun autre journal si ce n’est par le « O Progresso » d’Imperatriz.(Doc.9)

9.Le 20 juin l’avocat Agostinho Noleto Soares publie dans le journal « O Progresso » d’Imperatriz une lettre adressée à Pe Victor et datée du 18 juin. Nous lisons : « Comme j’ai déjà expliqué, je commence à peine à articuler ma réaction à vos malveillantes déclarations » et plus loin, il continue : « Le lieu et le moment de ce règlement de compte, c’est moi et seulement moi qui ai le droit de choisir ».(Doc.10)

10.Au cours du mois de juin sont répétés plusieurs téléphones anonymes à la résidence de Victor et, entre eux, une invitation pour donner une conférence aux étudiants de l’Université sur le thème du « Statut des étrangers », en hommage à Javier, président de l’Union Nationale des Étudiants, alors qu’il est menacé d’être expulsé du pays. Évidemment Victor n’a jamais accepté cette invitation. Le Département des Étudiants informe qu’ils n’ont jamais pensé à une telle programmation.

D’autres téléphones impliquent la moralité du padre et souvent des téléphones muets. Une lettre anonyme est déposée sous la porte du presbytère avec un contenu semblable à la première lettre et termine en affirmant que toutes les mesures seront prises pour obtenir le retour du padre à son pays d’origine.

11.Le 5 juillet, Pe Victor reçoit une copie de la dernière lettre de Agostinho Noleto et un téléphone de l’évêque de Carolina, Dom Alcimar Magalhães qui lui communique avoir en main propre une copie de la « dénonciation-crime », enregistrée à la cour de Justice de São Luis, secteur criminel le 2 juillet.(Doc.11) Il ajoute qu’Agostinho est bien fâché et qu’il prétend suspendre les mandats qu’il occupe actuellement dans l’Église locale. Enfin il déclare sa solidarité à Victor Asselin.

12.Le 6 juillet, l’évêque Dom Alcimar cherche à convaincre Agostinho à renoncer au procès et en cas de refus, il donnera son appui au Padre Victor. Agostinho réplique qu’il reçoit beaucoup d’appui, entre eux du Dr. Fiquene et de Davi Alves Silva et que ce dernier a même manifesté un plan d’atteinte à la vie du padre.

13.Le 7 juillet, prenant en compte les écrits et les nombreuses communications, Pe Victor demande au Ministre de la Sécurité Publique de l’État du Maranhão, une garantie de sa vie, « rendant responsable, à partir de ce moment, le Dr Agostinho Noleto Soares pour quelque attentat qui viendrait à survenir bien qu’il ne soit qu’apparemment accidentel. »(Doc.12)

Le même jour, Pe Victor reçoit une photocopie de la dénonciation criminelle de diffamation, demandant l’instauration du procès et sommant le padre à répondre à tous les actes sous peine de confession.

Le même jour Padre Victor rencontre le président du PMDB, Renato Archer, candidat au poste de gouverneur du Maranhão (le Maranhão est en année électorale) pour lui demander ses possibles implications dans le procès. Renato lui communique donc qu’il a bien rencontré dans les derniers jours Agostinho Noleto Soares avec le président national du parti à Imperatriz et c’était pour lui dire que, sans juger le mérite, lui, Agostinho, ne pouvait pas être candidat au Sénat pour le parti, comme prévu, en raison de la possibilité d’être accusé d’appui au vol de terres alors que le programme du parti défend le programme de la réforme agraire. De plus, la note signée de l’Ordre des Avocats en appui à Agostinho, souscrite par le Dr Aureliano Ferreira Neto, candidat à vice-gouverneur pour le même parti fut à peine un geste de solidarité de convenance.

14.Le 10 juillet, le « Jornal Pequeno » de São Luis divulge l’article intitulé « Padre démasque les grileiros et est menacé de mort par les grands propriétaires de terre et la « Folha de São Paulo » de la même ville, publie l’article « Padre menacé de mort pour avoir dénoncé les grileiros »(Doc.13 et 14)

15.Le jour suivant, le 11 juillet, le journal « Imparcial » de São Luis publie « Victor Asselin, menacé, demande garantie de vie » et « O Globo » de Rio de Janeiro, publie « Padre demande protection au Maranhão contre l’avocat du groupe des grileiros »(Doc.15-16 et 42)

Le même soir le couple Helena et José de Ribamar Heluy reçoit un téléphone du Dr Frederico Almeida Rocha, de la ville d’Imperatriz, cherchant à avoir les informations au sujet de l’importance des formes d’appui que reçoit le Padre Victor à São Luis et il exprime sa surprise sur le fait que le padre a demandé garantie de vie devant la menace reçue.

16.Le 12 juillet, considérant les interrogations soulevées par le téléphone du Dr Frederico d’Imperatriz, figurant comme intermédiaire, ce soir-là, du groupe de Agostinho Noleto, la Commission Justice et Paix de l’Archidiocèse de Sao Luis émet une déclaration de solidarité à Padre Victor, en union avec diverses entités pastorales, accentuant l’importance de la valeur historique et sociale du livre, appuyant le geste de la demande de garantie de vie et enfin, étendant son appui à la cause de tout le peuple souffrant, « cause principale de la publication du livre «Grilagem.»(Doc.17)

17.Le 13 juillet, le Dr José de Ribamar Heluy, ex-juiz d’Imperatriz, écrit au Dr Frederico pour démasquer la tentative du « groupe Agostinho » d’articuler des groupes de São Luis et d’Imperatriz en vue de démoraliser l’auteur du livre. (Doc.18)

18.Le 15 juillet, le « Jornal Pequeno » de São Luis reproduit la note de la Commission Justice et Paix de l’Archidiocèse (Doc,19) sous le titre « Clergé responsabilise l’avocat pour tout attentat qui pourrait arriver au Pe Victor et le journal « Imparcial » de la même ville divulgue une entrevue du Ministre de l’intérieur de l’État, Fernando Castro (Doc.20), où se lit : « Où est la faute de l’État, si lui-même (l’auteur du livre) montre les responsables ? En vérité la réponse à toutes les interrogations est incluse dans la publication même. L’État ne peut pas être tenu responsable pour le comportement individuel de tel ou tel citoyen qui, pour quelque motif que ce soit, ne se dit bien dans son rapport avec la chose publique. »

Le même jour, le journal « Diário de Hoje » publie « L’Église dénonce les menaces au padre »(Doc.21 et 22)

19.Le 18 juillet, Reginaldo Teles, alors procureur de l’État du Maranhão dans les années tragiques de la « grilagem », écrit un article dans le « Jornal Pequeno » de São Luis, sous le titre « Les complices de la grilagem ». Bon connaisseur de l’État, Reginaldo décrit bien le plan de la grilagem articulé par l’État et affirme que personne ne peut se surprendre si les « personnes impliquées » prétendent même menacer de mort l’auteur de la dénonciation.(Doc.23)

20.Le 20 juillet, le « Jornal de Hoje » dans sa colonne « Bastidores » mentionne que le Dr Osvaldo Alencar Rocha, candidat à gouverneur pour le Parti des Travailleurs « pense que la lutte entre les secteurs de l’Église et le candidat pour le PMDB, Agostinho Noleto, causera préjudice aux partis des oppositions et bénéficiera le parti officiel. » Dans un autre texte de la même colonne, le même journaliste écrit « qu’Osvaldo reconnait qu’Agostinho n’est pas une personne violente et que par conséquent, n’irait jamais contracter un tueur à gage pour tuer padre Victor Asselin »

Le même journal sous le titre « Contradictions dans l’Église » affirme que la Commission Justice et Paix du diocèse d’Imperatriz et la Commission Pastorale de la Terre de la même ville préparent une déclaration officielle en appui à l’avocat Agostinho Noleto.(Doc.24)

Dans La station nationale de la TV Bandeirantes, à l’horaire du midi, on transmet la nouvelle des menaces contre le Pe Victor et, à la même station locale, à l’horaire du soir on divulge  une partie de l’entrevue de Pe Victor.

20a.Le 21 juillet Pe Victor Asselin envia uma longa carta a Dom Alcimar, bispo de Imperatriz (Doc.25)

21. Le 22 juillet, le « Jornal de Hoje » de São Luis publie un article de sa succursale d’Imperatriz, intitulé « CPT d’Imperatriz n’a pas publié sa position au sujet de la dénonciation » et Pe Lourenço dément ce qui avait été divulgué quelques jours auparavant, à savoir que la « CPT et CJP d’Imperatriz ont émis ou seraient à préparer une note de solidarité à l’avocat Agostinho Noleto ».(Doc.26 et 27)

Le même jour, Pe Victor Asselin reçoit par courrier la photocopie d’une pétition signée par quelques cursilhistes d’Imperatriz hypotéquant leur solidarité sans limite au Dr Agostinho Noleto. Le document est daté du 8 juin et nous sommes le 22 juillet.(Doc.8)

21a.Le 23 juillet, Pe Victor en réponse a Agostinho Noleto, réfute les arguments de l’auteur de l’action de diffamation (Doc. 28)

22.Le Dr Osvaldo de Alencar Rocha, em date du 25 juillet, envoie un document au « Jornal de Hoje » de São Luis, demandant de rectifier les déclarations qui lui ont été attribuées et qu’il n’a jamais dit au reporter « que le livre est une aide inéquivoque à l’opposition du Maranhão mais bien que le livre est une contribution à l’histoire vraie de ce pays ». De plus il dit que « si Agostinho Noleto est une personne respectable, il ne peut pas dire la même chose de ceux qui l’appuient. » (Doc. 29)

23.Le 27 juillet, un prêtre a rencontré sur une place publique de la ville de São Luis un individu étrange et suspect à la recherche du Pe Victor. Pour ce motif, il a avisé l’intéressé.

24.Ce même jour, Marcos Dantas prononçe une conférence sur « Carajás » au salon paroissial situé en face de la place publique Notre Dame de Fátima à Imperatriz et au débat, après la conférence, Agostinho Noleto suscite la question de « l’impasse qui a surgi entre lui, Agostinho, et le padre Victor Asselin »(Journal « O Progresso », Imperatriz, 28.07,82- Doc. 30)) Le journaliste écrit qu’Agostinho «a démontré son désenchantement devant le fait que la Commission Justice et Paix du diocèse d’Imperatriz et son évêque ne se sont pas manifesté en sa faveur.»

25. «O Progresso» quotidien d’Imperatriz, publie dans son édition du 1er août une note de la Comission Justice et Paix s’insurgeant spécialement contre le fait que la Commission Justice et Paix de São Luis a dénoncé l’existence des menaces faites au Pe Victor (le président de la CJP d’Imperatriz est Agostinho lui-même)(Doc. 31)

26.Le 2 août, un Coronel non identifié se rend chez les éditions Paulines à São Luis pour prendre le livre sobre « Grilagem » qu’il avait réservé et communique que le livre avait déjà été recueilli des librairies du pays.

27.Le 3 août, à la demande de Dom Alcimar Magalhães, évêque de Carolina-Imperatriz, se réalise à São Luis une réunion des membres de la Commission Justice et Paix de São Luis et ceux de la même comission d’Imperatriz. L’évêque d’Imperatriz, Agostinho Noleto et Pe Victor Asselin y participent.

Agostinho, dès le début de la réunion exige que l’on ne discute pas le sujet du livre parce qu’ « il ne l’a jamais contesté » (sic), ni les lettres écrites par lui et ni la dénonciation-crime mais uniquement la menace. L’Assemblée manifeste son désaccord car elle perçoit qu’il y a un objectif bien évident de dévier l’objectif de la réunion. »

Les intérêts entre Agostinho et l’Assemblée sont manifestement opposés de sorte qu’aucun accord n’est possible. La réunion servit tout de même pour éclaircir définitivement les implications politiques qui se cachent derrière le désir insistant d’Agostinho d’obtenir un appui de l’Église d’Imperatriz. Ses déclarations sont significatives et s’étant lui-même démoralisé, sort de l’enceinte, rapidement, sans saluer aucun des participants. Le lendemain de cette réunion, Pe Victor envoie une lettre à Dom Alcimar, évêque d’Imperatriz (Doc. 32)

28. Le 9 août, à l’horaire des nouvelles du matin, on écoute à la « Radio National » de Brasília, que Pe Victor est à articuler des groupes de São Luis et de Imperatriz en vue d’empêcher l’évêque d’Imperatriz de donner son appui à Agostinho.

29. Les 11 et 12 août Pe Victor reçut divers téléphones muets et le dernier enregistré, au cours de ce mois, fut le 15 août à 5 heures du matin.

30.Au sujet du procès criminel de diffamation, diverses audiences furent marquées par le juge mais l’auteur de l’Action, Agostinho Noleto, ne s’est jamais présenté. Ainsi, le 6 juin 1984, le juge Carlos Alberto Botelho Barbosa jugea prescrita l’action  et éteinte la punibilité. (Doc. 33 et 34)

31. ANNEXES – Suivent quelques informations, entrevues et articles de revue sur les problèmes des terres et des agriculteurs au nord du Brésil, en particulier prenant comme ligne de fond la publication du livre « Grilagem … » (Documents 36 à 45)

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Analyse…

Nous sommes en 1982. C’est une année électorale. À Imperatriz, le groupe Sarney élabore un plan politique qui, comme d’habitude, est insidieux. Par exemple, on convoque des électeurs du parti au pouvoir à s’affilier aux partis d’opposition. C’est ainsi que des politiciens comme le Dr Fiquene et Davi Alves conservent leur filiation au parti du pouvoir (PDS) et que leur allié le Dr Agostinho Noleto, s’affilie au parti d’opposition. Le pouvoir veut amplifier son influence dans la région. Ce sont des figures complices dans le vol des terres de la région.

En avril 1982, l’Éditeur Vozes publie le livre « Grilagem, corruption et violence dans les terres de Carajàs ». Cette publication est une dénonciation du problème de la grilagem dans la région et de ses auteurs. Fiquene, Davi Alves et Agostinho sont des figures clés dans cette question. Comment sera-t-il possible pour Agostinho de conserver son affiliation au parti d’opposition qui défend la réforme agraire avec la dénonciation de sa complicité dans la grilagem des terres ? Comment sera-t-il possible de conserver sa candidature au Sénat pour le parti d’opposition ? La publication du livre eut l’effet de démasquer le projet politique de la région d’Imperatriz : le président du parti d’opposition – PMDB- refuse la candidature de Agostinho et du même coup empêche la tentative d’instrumentaliser les Églises. En effet, Agostinho est responsable de deux mouvements importants dans l’Église locale, à savoir le Cursilho et la Commission Justice et Paix et par lui on imaginait aller chercher les votes des électeurs des pratiquants des Églises.

On ne s’est pas donné pour vaincus. Il fallait donc prendre des mesures face à l’événement. Dans un premier moment Agostinho et ses partisans exercent une pression sur l’auteur du livre pour le forcer à nier les dénonciations contenues dans la publication : une première lettre de menaces de l’avocat Agostinho, les notes d’appuis de l’Ordre des Avocats-Imperatriz et du Clubs des Lions et la simulation d’un mouvement d’appui à Imperatriz en faveur d’Agostinho. Pe Victor demeure ferme. On ouvre alors un procès de diffamation et on multiplie les menaces de diverses natures dans une tentative de négocier le silence. Il fallait forcer un appui significatif en faveur de Agostinho par l’intermédiaire de l’Évêque et des divers mouvements.

La réponse fut donnée : personne n’a peur du procès; quant aux menaces, Pe Victor demande garantie de vie; face au pseudo-appui à la faveur d’Agostinho, des groupes, mouvements et paroisses de São Luis donnent leur appui sans restriction au Pe Victor et l’êvêque d’Imperatriz, récemment arrivé dans la région, demande un temps de réflexion avant de se manifester.

La malice du groupe augmenta. N’obtenant pas la rétractation et le silence et craignant grand préjudice pour la campagne électorale, on dévie le vrai problème en simulant l’existence d’une division entre l’Église de São Luis et l’Église d’Imperatriz. C’est alors que, sans le consentement des autorités de l’Église de cette ville, un article de la Commission Justice et Paix d’Imperatriz dénonçe la position de la Commission Justice et Paix de São Luis. L’article est publié dans le journal d’Imperatriz. De plus, en utilisant la Radio National, on accuse l’auteur du livre de manigancer des articulations de groupes d’Imperatriz et de São Luis en vue d’exercer une pression sur l’évêque de l’Église d’Imperatriz pour l’empêcher de donner son appui à Agostinho.

Tout fut démasqué. Le 3 août, les membres des Commissions Justice et Paix du diocèse d’Imperatriz et de l’Archidiocèse de São Luis se réunirent avec la présence de l’évêque, d’Agostinho Noleto et du Pe Victor Asselin. Résultat : le groupe politique n’a rien gagné et Agostinho Noleto en est sorti passablement affaibli. Les journaux de tous les partis politiques des deux villes ont exigé le silence. Les téléphones et les lettres anonymes cessèrent; les menaces ont disparues et l’auteur du procès désista de la cause de sorte que le 6 juin 1984 le juge Carlos Alberto Botelho Barbosa jugea périmée l’action et, conséquemment, « extinta a punibilidade »

Drummondville, 22 juin 2013

Victor Asselin, ptre

Violence et non-violence

                   VIOLENCE ET NON-VIOLENCE

                            Victor Asselin, ptre

I. Etat de la question

     1.1 La violence est un fait

     Dans tous les moyens de communication sociale, dans les débats politiques, dans les conversations entre amis, la question de la violence est un thème presque obligatoire. Nous sommes inondés par des événements, des intentions et des discours qui révèlent les facettes les plus variées de la violence.

     A chaque jour nous lisons dans les journaux, nouvelles de grèves, de manifestations, de répression de la police, de guerres, de séquestre d’avion, de corruption etc… La violence est un fait fréquent.

     1.2 Devant la violence, un comportement paradoxal

     – les réactions des personnes sont diverses et c ontradictoires: on condamne la violence et, par contre, elle attire et fascine les masses.

         Ex. le succès des films avec un héros violent; la violence dans les sports

     Comment expliquer ce comportement paradoxal ?

     Dans les structures de la société il y a des évidences d’un autoritarisme socialement existant qui se constitue comme un régime d’exception parallèle et qui rencontre une certaine légitimité à l’intérieur de la société. La violence est dans les entrailles de l’organisation sociale, de manière insidieuse, et masquée par un discours d’apparence démocratique et humaniste. Ses mécanismes d’intériorisation sont efficaces et subtiles.

     Il se crée ainsi une CULTURE DE LA VIOLENCE. Un de ses instruments très efficace est celui des midia. A travers eux elle pénètre dans tous les foyers: on escamotte les faits, on change le sens des informations, on est partial dans les commentaire, on ne révèle pas les évidences qui sont contraires aux groupes dominants, on insinue malicieusement etc… On en arrive même à faire du mensonge la vérité, d’un mauvais caractère un citoyen exemplaire, d’une revendication populaire juste un acte de terrorisme et d’anarchie.

     En conséquence on arrive à justifier la répression et à la considérer naturelle et nécessaire.

     1.3 Ambiguité dans la doctrine sociale de l’Eglise

     Souvent dans l’Eglise, dans la doctrine sociale, dans l’opinion de beaucoup de chrétiennes et de chrétiens, la violence ne peut pas être approuvé ou soutenu. Sur cette question il y a une profonde confusion terminologique et conceptuelle.  Attention …

     1.4 Et pourtant le défi du chrétien et de la chrétienne: Nouvelle Jérusalem.

     Dans la Bible, nous lisons: Ap. 21, 22 et 22, 3-5

     Pour le chrétien le royaume de Dieu sera la communauté parfaite, sans injustice, sans classes sociales ni inégalités, sans péché, sans violence,  dans une découverte continuelle et passionnante où la révolution ne sera plus nécessaire car elle sera permanente. C’est l’amour parfait où tout est nouveau à chaque moment et où il n’y a pas de structure sinon celle de la créativité permanente de nouvelles structures « pour les siècles des siècles. »

     1.5 Question

         Et alors, quel comportement le chrétien et la chrétienne doivent adopter face à la violence ? Il est impossible de donner une réponse à cette question sans, d’abord, essayer d’approcher la complexité de cette réalité. Sans cela on risque de ne pas travailler efficacement à la construction de la Nouvelle Jérusalem ou de la détruire.

II. Violence expliquée et violence gratuite

     2.1 Violence expliquée

     Aujourd’hui on veut expliquer la violence. Question d’exorciser la terreur qu’elle provoque en nous, peut-être … en effet, quand elle est expliquée elle cesse d’exister comme chose premier… elle est seulement conséquence d’une autre chose qui l’a provoqué.

     Ex: Un chauffeur de camion meurt parce qu’il s’est endormi.

         Or, moi je ne me suis jamais endormi.

         Donc je peux continuer à voyager et rien ne m’arrivera.

     L’explication a cette fonction: elle garantit que le monde dans ses fondements est en ordre. Il s’agit d’y faire attention et de corriger ses erreurs.

         Quelques explications que nous donnons de la violence

         1. Les personnes sont violentes parce qu’elles vivent  dans des structures violentes. C’est une réaction   à une provocation externe. Dans le fond les personnes sont              bonnes. Ce sont des déviations de l’histoire qui les ont fait mauvais. Si nous corrigions l’histoire et si nous éliminions les structures violentes, la violence disparaîtrait. C’est clair: la violence est l’effet d’une cause. Eliminons la cause …

         2. La violence est le résultat de la folie. Mais la folie existe quand la personne est hors d’elle-même. Alors ce n’est pas elle qui est violente car elle n’était même pas présente à elle-même. Ainsi en justice on déclarera « non coupable » les personnes qui ont commis un crime alléguant que la personne a agit « sous une forte impulsion » et avec « la privation de ses sens ». ça revient à dire que la personne qui est là n’a jamais réellement commis de crime. Si la perturbation cesse, la personne revient à elle-même. Alors le criminel n’existe plus. Si son corps a servi d’instrument de violence c’est que quelqu’un d’autre l’a habité. Une fois passée la folie, comment ignorer la bonté ?

         3. Il y a aussi l’explication et la justification de la violence comme acte de « légitime défense » quand l’unique manière de mettre fin à la violence est d’employer la violence.

         4. La violence du moyen pour atteindre une fin. C’est  celle de celui qui détruit pour voler. Ce type de violence est aussi celui qui justifie la guerre. « Faire la guerre pour la paix », dit-on. Souvent ça peut-être une paix qui satisfait à ses intérêts propres. Même la guerre peut-être expliquée. Elle a ses causes et ses objectifs. Si on pouvait atteindre les objectifs par d’autres moyens, la guerre n’existerait pas.

         Conclusion

         La violence expliquée est une violence qui blesse mais elle ne met pas notre monde en péril. Elle fait partie de notre compréhension optimiste des humains. Au fond ce qui existe c’est la bonté. La violence n’est qu’une perturbation lamentable de l’ordre qui peut être corrigée.

     2.2 La violence gratuite

         La violence gratuite est un autre type de violence. Celle-ci est menaçante. C’est le plaisir pur de faire souffrir. C’est la violence qui est une fin en soi, une violence qui donne du plaisir.

         Exemples

         – Quand on était jeune on s’amusait avec une carabine à plomb

         – quelqu’un faisait remarquer que le rire des desseins animés est toujours provoqué par la violence. Un rire sadique. Le piano tombe sur quelqu’un, il devient un crabe… le piège à souris attrape le nez… on plonge dans une piscine vide et elle se casse comme si c’était une assiette… Ce qui est extraordinaire c’est que les dessins animés ont     découvert que le sadisme est la manière la plus rapide pour provoquer le rire. La bonté ça ne fait pas rire… ça fait pleurer …

         – les lutteurs … si le combat finit trop vite c’est la déception. On aime voir se « tapocher » jusqu’au sang            …

         – les batailles de coq. Le plaisir de la violence est si grand qu’en plus des griffes naturelles on en ajoute d’autres en fer, très affilées pour que le sang  gicle plus facilement.

         – les « corrida » de taureaux. C’est la manifestation suprême de la culture sportive d’un peuple qui applaudit quand les aiguilles entrent dans la chair… on tue à petit feu pour la jouissance de plusieurs. Les « tueurs » doivent être beaux pour provoquer la jalousie des hommes et l’amour des femmes.

         – Et que dire du hockey ? On engage des joueurs seulement à cause de leur force physique sans être nécessairement de bons joueurs de hockey. Les coups infligés… les commotions cérébrales…les membres cassés… Beaucoup vont au stade non pas pour voir une belle exhibition de sport mais pour la bataille. Ce que l’on espère c’est le moment suprême que s’inflige la douleur du but à l’adversaire. Le but c’est comme l’aiguille dans les côtes du taureau.

         – Et les « surnoms » que l’on donne. C’est une manière subtile de toucher une blessure. Un surnom est drôle seulement s’il blesse.

         – Les violences qui vont des paroles aux actes et qui  culminent dans les rituels d’humiliation comme les messages anonymes. Parfois il y a des personnes simples qui changent totalement lorsqu’elles sont en groupe. Chacune y va de son coup, de son mot parfois tyrannique, de son petit coup de couteau… et pourtant dorment avec la conscience tranquille.

         – et dans la politique… Il est probable qu’un candidat pacifiste et écologique ne soit pas élu … il se peut qu’on élise un candidat qui ne se gêne pas d’offrir ses rituels de violence pour éliminer ses adversaires. Un secret pour être élu: identifier un bandit, une personne malhonnête, un groupe sujet à discrimination et promettre qu’il sera éliminé. Il sera élu. Autour des rituels de violence, même les ennemis font la paix.

              TUER ENSEMBLE EST UN SACREMENT DE FRATERNITÉ.

III. La violence en nous

         Et alors ? Qu’en est-il de la violence ?

     3.1 La violence gratuite nous fait saisir une réalité sévère. Avec elle le sens moral arrête de fonctionner et la raison n’est plus là. Hitler est monté au pouvoir. Si son      aventure avait eu un succès quelconque, tout le monde le considérerait, encore aujourd’hui, un homme de bien.

     3.2 On dirait – et cela est terrible – qu’il y a à l’intérieur de nous la haine qui gruge plus que l’amour. L’explication est simple: l’amour est faible et lent; la violence est forte et rapide. C’est plus spectaculaire couper un arbre centenaire que de planter un rejeton.

     3.3 La violence gratuite nous fait soupçonner que les explications sont terribles. En vérité, il n’y a pas  d’explication même si le christianisme, pour sauver les      humains, a mis la violence à l’extérieur de l’humain. C’est le démon qui vient, envahit et prendre place dans      la personne. Mais ceci se résout par l’exorcisme. Le plus terrible c’est de penser que la violence habite en nous et qu’elle demeure là en espérant les conditions    extérieures pour se manifester. Les conditions sont à peine l’occasion pour qu’elle se manifeste. En théologie on se réfère au « péché originel ». Nous naissons porteur et porteuse d’une perturbation dans notre capacité d’aimer. On s’amourache de « chose mauvaise »: on fait l’amour avec la mort.

         – La psychanalyse dit que nous sommes un mélange d’EROS et de TANATOS (vie et mort). Et la distribution n’est pas démocratique. Les uns reçoivent plus de vie et             moins de mort et d’autres moins de vie et plus de mort.

         – L’expression symbolique la plus curieuse de ce sadisme c’est l’enfer, lieu où on met ceux et celles que nous avons marqué par la haine pour l’éternité. Et on pense que l’enfer n’existe pas à l’intérieur de soi- même mais dans un lieu quelconque de l’univers. Dieu aurait-il alors un plaisir sadique de contempler éternellement ceux qui se seront perdus ?

     3.4 Je conclue avec ce texte…

         Orwell dans son livre sur la violence (1984) décrit une scène dans la chambre des tortures. C’est le tortionnaire qui donne une leçon à sa victime. Je n’aime pas lire cela mais j’ai l’impression que c’est la vérité          …

         « Non, nous ne torturons pas pour découvrir un secret quelconque. Il n’y a rien que tu puisses nous dire que nous ne savons pas. Ce n’est pas nous qui avons besoin d’apprendre. C’est toi. Et la leçon est simple. Le POUVOIR. Des tyrans de d’autres époques ont été stupides. Ils ont pensé que le pouvoir était un moyen pour obtenir une fin. Et ils se répétaient comme ils répétaient aux autres qu’ils torturaient et tuaient pour qu’un jour il y ait plus de plaisir et de joie. C’est seulement nous qui avons compris la vérité. Le pouvoir n’est pas un moyen pour obtenir quelque chose. Nous ne voulons pas une société plus juste. Nous ne voulons pas que les hommes et les femmes soient plus heureux. Nous ne voulons pas de plaisir pour nous-mêmes. Une chose est importante: le pouvoir. Et c’est cela que nous sentons quand le corps d’une victime se tord, impuissant. C’est bon de le faire souffrir. Au milieu de ses cris, il y a quelque chose de magique qui se produit: dans la mesure qu’il devient plus faible, je me sens plus fort. C’est la transfusion du pouvoir. Il est plus près de la mort. Je suis plus proche des dieux. C’est la simple leçon du pouvoir: nous sentons plus la volupté de la divinité quand nous avons le pouvoir de faire souffrir et de tuer. »

IV. La violence et le POUVOIR

     Le pouvoir c’est la capacité d’imposer sa volonté aux autres et la violence c’est la manière d’imposer, par force physique   et matérielle, cette volonté. La violence établit son règne là où le droit est absent ou là où le droit est expression   d’un pouvoir minoritaire de classes dominantes.

     4.1 Quelques manières d’imposition du POUVOIR

         a. La plus invisible et la plus fréquente : le mal, la méchanceté de celui qui a une pratique perverse.

              Ex: Gn. 4, 8-10 (Cain et Abel)

              Elle peut être décrite de la manière suivante:

              – L’origine du mal ou du péché c’est nier l’autre, l’autre personne, l’autre terme de relation.  

              – la praxis dominatrice c’est le mal. Ce n’est pas la praxis d’une personne devant une autre personne. La relation s’est arrêtée. Cain, le dominateur, a transformé Abel en instrument, en un moyen: il l’a tué p.c.qu’il était son ennemi; il l’a volé comme instrument de richesse; il l’a violenté comme instrument de plaisir etc…  Abel n’est plus une personne. C’est une chose. Ça c’est le péché: destituer l’autre comme personne; aliéner l’autre en chose; chosifier, instrumentaliser.

                   L’offense contre Dieu signifie toujours un acte de domination contre le frère. Dieu est l’Autre absolu. Nous l’offensons quand nous dominons l’autre. C’est pour cela que le Christ a pris la forme du plus pauvre.

         b. Le péché social ou le péché concret

              De manière abstraite on peut dire que l’individu Jean a péché. Mais concrètement Jean est le père de Marie, l’époux de Marthe, le frère de Pierre, professeur de ses élèves, citoyen dans son pays. Jean n’est jamais le seul et concrètement il n’est jamais le seul individu solitaire. Il en est de même pour le mal et le péché.

              Une institution n’est pas une structure qui existe pour elle-même. C’est la modalité que les individus ont pour se comporter dans leurs relations de manière stable. Ainsi il y a l’institution matrimoniale, l’Etat, l’Eglise etc…

              Si une personne ou un groupe de personne domine de manière stable ou historiquement une autre personne ou un autre groupe de personnes nous disons alors que c’est une pratique de domination. Ex. le propriétaire sur ses employés, l’homme sur la femme etc… Et c’est une pratique de domination institutionnelle, sociale.

              Et plus, il arrive qu’un individu naît dans une trame institutionnelle qui l’a précédée et qui le détermine. Ex. Quelqu’un naît riche et dominateur dans une famille bourgeoise. Il n’est pas responsable d’être né là mais il hérite de ce péché institutionnel, « originel ».

         c. Le pouvoir des armes

              Dans l’Apocalypse la BETE est pleine de pouvoir, du pouvoir des armes.

                        Ap. 13, 2-7

              Le pouvoir du Prince de ce monde, la manière d’exercer concrètement le pouvoir c’est par le moyen de la pression de l’instrument de la mort: les armes. La « croix » du martyr c’est l’usage effectif de l’arme qui tue l’innocent.

              Le péché de tuer le prochain avec violence par l’usage des armes – la guerre – est intimement lié à l’injustice: le puissant, le dominateur, doit contrôler, maintenir tranquille l’opprimé, en paix, par le moyen des armes. Le « pain », symbole biblique de tout « produit » est maintenant « pain de la mort ».

              Pour garantir et pour donner la permanence à la structure du péché, les armes et le pouvoir militaire deviennent la dernière instance de l’effectivité du péché, du « règne » du Prince de ce monde. C’est pour cela, que la   torture soufferte par le héros ou par le martyr et sa propre mort comme « croix » est la consommation du péché sur la terre  et, en même temps, le moment de la manifestation de la Gloire de l’Infini. En étant crucifié par le pouvoir militaire dominant  de son époque – les romains- Jésus manifeste la contradiction absolue de l’histoire.

              Pour le capital c’est la même chose produire « pain » ou « armes ». Les deux signifient « valeur » (vie du travailleur) et avec les deux on fait des « gains ». La guerre de domination c’est la pression de la « BETE » pour maintenir les pauvres à l’intérieur des structures qui permettent de leur prendre ce qu’ils ont de vie.

         d. La vente de son travail

              La praxis de domination est une relation sociale. Elle est une rupture de la relation communautaire. Face à face sont là le « pauvre » et celui qui a l’argent pour payer son travail. Ils sont un devant l’autre non comme Moise devant Dieu et comme le samaritain devant le pauvre, en respect à l’extériorité de l’autre. Non, l’un est misérable et demande pour manger, se vêtir, avoir une maison et la santé… l’autre a de l’argent et en veut  plus. Pour en arriver à ses fins il voit le pauvre devant lui comme un instrument, une chose qui lui permettra d’avoir plus. Le péché bien subtil qui peut s’y cacher c’est que celui qui a de l’argent exploitera la « source créatrice » de l’homme et ne paiera que la « capacité de travailler ». C’est comme payer l’usage d’une machine.

     4.2 La culture de la violence

         a. La vie quotidienne nous enseigne que c’est le plus fort qui gagne ou celui qui est le plus éveillé. On y retrouve alors les conditions pour l’existence d’une « culture de la violence » dans le sens qu’Oscar Lewis l’a formulé: une structure, une articulation, des mécanismes de défense et de reproduction, en se constituant en valeurs positives, orientent la vie des personnes qui ont à affronter la pauvreté comme forme substantielle de vie et ont à vivre avec elle tous les jours.

         b. Cette culture devient le principe de base de l’articulation de vie des communautés comme forme de défense et de survivance dans un monde qui les marginalise et les exclut et leur impose de façon violente une vie réduite à la survivance.

         c. On reproduit alors la violence qui vient d’en haut. Et sans s’en rendre compte, bien loin de s’opposer à la violence provoquée, elle alimente ce système. En effet, le destin de chacun n’a pas de lien avec la communauté qui souffre la même violence. C’est la « gang » qui jouera ce rôle et elle pénétrera dans le milieu familial, dans les écoles et dans les autres institutions. Au lieu de « sage femme de l’histoire » la violence sert de forme de survie au milieu d’un monde qui remet le destin de chacun à la vie mercantile et capitalisante.

     4.3 La théologie

         a. Un premier courant. Il a son origine chez les grecs. On dit qu’à partir de la « nature, les uns se manifestent comme des dieux et d’autres comme hommes; les uns sont libres et d’autres sont  esclaves. » Personne n’est coupable de la pauvreté du pauvre; aucune faute d’aucune liberté n’est la source créatrice de l’injustice. Le « pauvre » l’est par inclination naturelle, par mauvaise disposition de son corps ou de son âme, par vagabondage, par manque de vertu ou simplement par mauvaise chance. C’est la théologie de la résignation. Dieu l’a voulu ainsi.

         b. Un deuxième courant. C’est celui de la réconciliation des riches avec les pauvres sans que soient données les conditions objectives pour le pardon. Pour qu’il y ait pardon il faut d’abord une conscience claire de la faute et une réparation juste. Sans l’égalité réelle et objective des deux personnes – ce qui signifie que le riche n’est plus riche ni le pauvre, pauvre – il ne peut pas y avoir de réconciliation.

         Affirmer que la pauvreté du pauvre (sa mort) est naturelle ou est la volonté de Dieu ou prétendre la réconciliation avant de « haïr le monde » et de faire justice, sont des propositions d’une théologie de domination.

V. ET LA NON-VIOLENCE

         Quand les opprimés, les pauvres, commencent à se lever, à se rebeller, à s’opposer à la domination, la violence hégémonique devient REPRESSION. C’est alors que beaucoup de personnes devant la répression ou la violence active du péché adoptent la position de NON VIOLENCE. Gandhi aux Indes, Luther King aux Etats-Unis, Miguel d’Escoto au Nicaragua. Cette position, que nous aborderons à la prochaine rencontre, bien que de très grande valeur, ne puisse pas être érigée en

 principe théorique absolu. A la violence du péché le martyr oppose le courage du « serviteur souffrant ». Il n’est pas évident que cela puisse s’appliquer dans tous les cas.

     La non-violence est une réponse à des manières d’exercer le POUVOIR

 

(Entretien donné  aux religieuses de la Congrégation Notre-Dame (C.N.D.) communauté « Sacré-Cœur », Westmount, Montréal, le 03 mars 1997)

BRÉSIL – L’Église et les questions de politique agraire au Maranhão, Brésil – 2e et 3e parties

 

BRÉSIL – L’Église et les questions de politique agraire au Maranhão, deuxième et troisième parties

Victor Asselin

lundi 1er février 2010, mis en ligne par Dial

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Victor Asselin, prêtre missionaire au Brésil, revient, dans cette conférence prononcée à São Luis do Maranhão en octobre 2008, sur l’histoire de l’engagement de l’Église aux côtés des sans-terre. Ce texte, qui est celui d’un acteur et d’un témoin, a été publié en portugais (Brésil) sur AlterInfos-DIAL, le 10 août 2009. Nous avions publié le mois dernier la traduction française de la première partie. En voici les deuxième et troisième parties.


Deuxième partie – La lutte contre la pratique de la falsification de documents (grilagem)
La terre, champ d’action pour les communautés ecclésiales de base

La terre, la lutte pour la terre ou plus exactement la lutte contre le grilagem [1] a marqué la vie des CEB. Avec la Commission pastorale de la terre, les chrétiens et chrétiennes du monde rural avaient trouvé le moyen de définir leur identité, le visage paysan de l’Église dans le Maranhão, comme nous l’avons déjà indiqué. En ville il y eut une lutte semblable avec l’occupation du terrain urbain. São Luis est une île. Dans une île on n’envahit pas, on occupe le terrain.

1.- Un rappel

« Le 21 avril 1500, quand les Portugais arrivèrent ici, le pays qui allait s’appeler Brésil perdit l’autonomie de son territoire et le processus de grilagem commença.

« … La loi sur la terre (Loi 601 de 1850) a mis la terre en captivité – ici les terres n’étaient pas et ne sont pas libres, mais captives » écrivait José de Souza Martins [2]. Et il continuait : « Quand, le 31 mars 1964 ont changé les maîtres du pouvoir, s’est ouverte une nouvelle étape de falsification des documents de propriété de la terre. » [3]

Le grilagem au Maranhão doit être compris en sachant qu’il s’agit d’un problème structurel, planifié et encouragé.

2.- Quelques données historiques

Dès les années 30 s’était dessiné un plan d’intégration du nord de l’État de Goiás, aujourd’hui le Tocantins, à partir d’Anapolis. Dans les années 40, le projet de colonie agricole nationale de Goiás à Ceres, ouvert par l’Institut national d’immigration et de colonisation (INIC) – devenu ensuite SUPRA, INDA, IBRA et INCRA – devint une cible des faussaires dans le nord du Goiás, au sud du Pará et dans la région tocantine, Carolina, Estreito et Imperatriz. Dans les années 50 ce fut la construction de la nouvelle capitale, Brasilia et de la route Belém-Brasilia.

Que représentait Imperatriz au début du XXe siècle ? Fondée en 1852, elle fut élevée à la catégorie de ville en 1924. En 1950 elle comptait 1 152 habitants et, en 1960, 4 137 habitants. Et qu’en était-il de Santa Luzia do Tide (Clotilde) à la même époque ? Il existait des implantations très anciennes sur les rives du rio Zutiuá, mais Santa Luzia fut créée en 1951 par trois paysans venus de Pirapemas. Elle devint un village en 1959.

3.- Les grands changements et l’accaparement frauduleux des terres

Un changement radical se préparait dans toute cette région. Les terres du Maranhão qui avaient été attribuées (captives comme le disait José Martins) étaient convoitées par les représentants des intérêts de São Paulo, du Triangle de Minas Gerais et de l’État de Goiás. Les fraudes se multiplièrent. Il y avait là un véritable problème social et il fallait faire preuve d’imagination pour justifier et légaliser l’appropriation de ces terres. En fonction des besoins du moment, une série de lois et d’organismes nouveaux furent mis en place. Ce furent des années de violence extrême. Rappelons-nous quelques moments de cette histoire, pour aider à comprendre la situation du peuple du Maranhão et l’engagement assumé par les communautés ecclésiales de base pendant ces années. Je distinguerai trois étapes dans l’évolution de l’accaparement frauduleux des terres au Maranhão :

Première étape : 1956-64
Deuxième étape : 1965-68
Troisième étape : 1969-80

3.1.- Première étape du grilagem dans le Maranhão : 1956-64

En 1956, est prise la décision de construire la nouvelle capitale et la route Belém-Brasilia. Dès 1958, les premières tentatives de fraude apparaissent à Gurupi, Torre Segunda, Campo Alegre et Frades dans la partie ouest de l’État. Par la route Belém-Brasilia arrivèrent des paysans de la classe rurale moyenne, venant du Minas, de Bahia et de l’État d’Espiritu Santo. Ils employaient de la main d’œuvre et occupaient 200, 300,500 hectares. Les entreprises qui construisaient la route occupaient aussi des parcelles à des fins spéculatives.

Un climat de violence extrême régnait à Imperatriz. C’était un lieu de refuge sur la rive du Tocantins, repaire d’assassins en fuite et d’hommes armés. Pedro Ladeira était l’un d’eux. On disait de lui : « Il en tuait cinq et en gardait six ligotés pour les faire mourir le lendemain. »

Au début des années 60, la pratique de la falsification de documents s’installa. On créait des personnes fictives, on rédigeait des documents privés à partir d’inventaires qui n’avaient jamais existé. Ce fut la première étape de l’accaparement des terres où se distinguèrent les intérêts paulistes, représentés par le sénateur Orlando Zancaner de São Paulo. À la même époque, en 1963, le long de la section de route en construction, venant de Belém en direction de Brasilia, dans la commune de Turiaçu, l’usage de l’usucapion [4] se répandit, facilité par le juge José Ribamar Fiquene et l’utilisation des registres falsifiés de l’office notarial de Carutapera. José Ribamar Fiquene devint par la suite juge à Imperatriz.

3.2.- Deuxième étape du grilagem dans le Maranhão : 1965-68

En 1965 commença l’asphaltage de la route Belém-Brasilia et en 1966, le gouvernement brésilien autorisa l’armée de l’air des États-Unis à réaliser une cartographie aérienne du pays. Le faussaire João Inácio s’employait à vendre des terres aux États-Uniens.

Pendant cette seconde étape il y eut une aggravation de la fraude à Marabá, et Açailândia. Une grande migration se produisit, principalement du Piaui et du Ceará, mais également de Bahia, du Minas et de l’État d’Espiritu Santo. C’étaient en général de pauvres gens dont on disait : « Après les pauvres arrivent les faussaires (grileiros) ».

Le 27 octobre 1966, une loi fédérale incorpore au patrimoine de l’Union une bande de 100 kilomètres de chaque côté des routes fédérales construites, en construction ou en projet. Et le Gouvernement Sarney, à partir de janvier 1967 prend diverses décisions.

Trois des mesures prises par lui sont de première importance pour comprendre la suite des événements dans l’État du Maranhão. En octobre 1968, il crée la Délégation des terres à Imperatriz, en nommant Pedro Nunes de Oliveira délégué de l’organisme et Agostinho Noleto procureur. L’objectif de la Délégation : maîtriser les occupations de terres et établir les titres de propriété, en organisant les transferts du domaine public au domaine privé. Les falsifications se multiplièrent. Le 6 décembre 1968, il crée le SAGRIMA (Secrétariat de l’Agriculture du Maranhão) et nomme Lourenço Vieira da Silva secrétaire. Enfin, le 28 novembre 1969, il promulgue la Loi de la terre n° 2 979, qui autorise la vente des terres sans appel d’offres à des groupes organisés en sociétés anonymes, sans limitation du nombre des associés, chacun pouvant demander jusqu’à3 000 hectares.

Pour compléter le tableau, le 9 juillet 1970 fut créé par la Loi Fédérale 1110, l’INCRA (Institut national de colonisation et réforme agraire, organe suprême pour administrer les terres le long des grandes routes fédérales. À Imperatriz ce fut le commencement des passe-droits accordés aux grands propriétaires.

En 1968, il y avait eu l’affaire de la fazenda Pindaré. Exemple caractéristique de fraude aux proportions gigantesques, qui avait pour objet de faire main basse sur toutes les terres libres de l’État du Maranhão. L’inventaire notarié du 2e bureau d’Imperatriz était un faux : Pindaré ne fut jamais une fazenda et Faustino Pereira de Carvalho était un personnage fictif. En 1975, le juge fédéral, dans un procès ouvert par l’INCRA et par l’État, disait : « Quels sont ces misérables qui possèdent autant de biens que les plus importantes personnalités du Portugal ? »

3.3.- Troisième étape du grilagem dans le Maranhão : 1969-1980

À la fin des années 60 et au début des années 70, s’ouvre le premier tronçon de la route Açailândia-Santa Luzia. L’affaire Pindaré a des répercussions énormes. De grands projets agropastoraux voient le jour. La Délégation des terres était bien petite pour les grands appétits. Sarney, déjà sénateur, présenta la candidature de José Leite, du Pernambouc, à la mairie de Santa Luzia, ce qui ouvrit la porte aux entrepreneurs du Pernambouc dans la région. Le gouvernement militaire, le 1er avril 1971, établit par le décret-loi 1164 que la bande des 100 kilomètres de chaque côté des routes fédérales était une « zone de sécurité nationale ».

Pedro Neiva de Santana avait succédé à Sarney comme gouverneur du Maranhão. Il y eut une véritable ruée sur les terres de la région de Pindaré. Les cessions étaient faites avec une extrême rapidité. Pedro Neiva intronisa la falsification de documents. Il n’avait pas confiance dans les documents présentés, mais il était en face du puissant groupe des sénateurs Orlando Zancaner de São Paulo et Osiris Teixeira de Goiás, appuyés par le sénateur Sarney. Voulant attirer les investissements au Maranhão, il accueillit le groupe d’Ituiutaba (Minas Gerais), recommandé par le gouverneur du Minas, Rondon Pacheco. Cela donna le feu vert à Agostinho Noleto pour réaliser ce qu’il avait projeté aux alentours de 1968-69. Le juge Delfino Sipaúba, à Imperatriz, disait : Pourquoi ne pourrions-nous autoriser l’enregistrement de faux documents puisque « l’État lui-même les autorise » ?

Le 6 décembre 1971, la loi de l’État n° 3230 créa la COMARCO (Compagnie de colonisation du Maranhão), en incorporant à son domaine une zone de terres localisée sur les communes de Grajaú, Lago da Pedra, Vitorino Freire, Pindaré-Mirim, Santa Luzia et Amarante, estimée à1 700 000 hectares. Dans la région du Macaraçumé (Turiaçu), outre les 46 expropriations déjà en cours dans le secteur, furent réservés300 hectarespour installer 10 000 familles, le reste étant réservé pour les grands projets.

Le gouverneur suivant, Nunes Freire, ne voulait pas livrer les terres à des latifundiaires autres que ceux du Maranhão, mais, menacé de perdre son poste, il fut obligé de signer des faux.

La Délégation des terres, le SAGRIMA, l’INCRA et la COMARCO sont à l’origine du conflit social. Les forces s’affrontaient. Sous le gouvernement de Castelo entre en scène la COTERMA (avril 1979) au niveau de l’État et le GETAT (février 1980) au niveau fédéral. L’INCRA avait autorisé l’occupation de plusieurs demandeurs sur les mêmes terres. Maintenant, le GETAT devait résoudre ce problème. Au Maranhão, la COTERMA voulut apaiser le conflit social en faisant des transactions sur des terres de l’État. Pour accélérer le processus fut créée la CETER (1980), et le père Hélio Maranhão, lié directement au gouverneur, fut nommé comme médiateur entre les paysans et l’État.

Dans cette troisième étape des falsifications, en 1972, réapparurent les faux titres de propriété du temps du gouverneur Pedro Neiva de Santana, et Lourenço Vieira da Silva, secrétaire de l’Agriculture, fut autorisé à dûment les enregistrer.

Ce qui est évident, dans cette étape, c’est que la pratique des falsifications est partie d’un point et s’est propagée jusqu’à ce que soit atteint le but recherché au départ, c’est-à-dire s’approprier toutes les terres qui avaient été dévolues à l’État parce qu’elles avaient été jugées nécessaires pour le développement et la sécurité.

Ce rapide survol nous permet de vérifier la propagation des pratiques de fraude à l’intérieur du Maranhão. A partir d’Imperatriz, elles se dirigent vers Grajaú-Barra do Corda en passant par Porto Franco et par l’ancienne route Imperatriz-João Lisboa ; de nouvelles frontières s’ouvrent vers l’ouest avec la route Imperatriz Coquelândia, en passant par Cidelândia, Trecho Seco en direction de São Pedro da Agua Branca ; de même vers l’est, la route BR 222, Açailândia-Santa Luzia, en pénétrant dans les communes de Pindaré, Monção, Santa Inês, Bom Jardim e Viana et encore au long de la route Belém-Brasilia, pénétrant dans la Serra do Tiracambu, au sud de Carutaperaz.

4.- Opération nettoyage de la zone. Violence

Toute la zone des usurpations était habitée par des paysans et les communautés ecclésiales de base y étaient actives. Il fallait s’en débarrasser. L’opération nettoyage de la zone est une histoire sanglante et indigne de l’être humain qui a droit au respect. Pedro Ladeira, criminel fuyant la justice du Minas Gerais, fut la pièce maîtresse, avec la Délégation des terres, les représentants de la justice et de la police d’Imperatriz, du véritable massacre qui fut perpétré dans la zone du Pindaré.

4.1.- La chasse aux occupants

Faire la chasse aux occupants pour les éloigner de la zone était l’objectif. Divers moyens étaient employés comme jeter des graines de mauvaises herbes par avion ou hélicoptère sur la plantation de riz des paysans. La police saisissait les carabines, les armes de chasse ou les ustensiles ordinaires nécessaires pour le travail des champs, tels que couteaux, faux, serpes. Tout cela était souvent accompagné de menaces de mort : « J’ai un cercueil pour toi et un autre pour ta famille » ou « j’ai déjà tiré sur le frère du Dr Jurandir… avec vous cela ne vaut pas la peine de se salir. Il suffit de vendre une vache et, avec l’argent, de payer un tueur ».

Quand les faussaires (grileiros) et ceux qui les accompagnaient rencontraient une résistance, ils venaient envahir, détruire et brûler les récoltes avec l’appui de la police. Ils s’emparaient des occupants et les emmenaient à la prison d’Imperatriz. Ils se présentaient parfois de nuit comme des policiers fédéraux, encerclaient les maisons et les fouillaient.

Le sergent Furrupa fit beaucoup d’horreurs dans le pays. Il tua, humilia les pauvres gens, abandonna une femme qui se perdit dans les bois et brûla les maisons dans la région de Buriticupu. La police militaire d’Imperatriz recevait de Pedro Ladeira une somme d’argent mensuelle. Ils réussirent à enrôler quelques paysans pour en faire des agents de vente des terres ou des tueurs. Les Bonfim (Resende) en sont un exemple. Ils recrutaient également des tueurs en dehors de l’État. C’était véritablement le crime organisé.

Il est difficile d’évaluer le nombre de morts dans la région du Pindaré. Les habitants parlent d’un nombre incalculable. Quincas Bonfim en fit tuer 7 en un seul jour. Il coupa les oreilles des morts et en fit étalage. On dit que Bonfim en a tué plus de 80. Dans les bois de la fazenda Cacique furent découverts des cadavres. Dans la fazenda des frères Valle sont morts plus de 100 travailleurs agricoles et dans la fazenda voisine d’Olynto Garcia il y avait un cimetière.

Une des autorités d’Imperatriz me disait que dans la ville il fallait compter trois morts par nuit et que la police elle-même faisait partie des commandos. Un habitant ajoute : « Personne n’avait le courage de sortir la nuit avant l’allumage des éclairages publics. On rencontrait beaucoup de morts dans les rues sans la peau du visage pour qu’ils ne soient pas reconnus. »

Dans les cas de grande résistance, c’était le massacre, car on inventait une prétendue subversion et on tuait les responsables… Le fait est que, bien qu’ils aient mis de leur côté toute la force politique, économique, judiciaire et militaire, les faussaires (grileiros) n’arrivaient pas à faire partir les nombreux occupants. C’est ainsi que, dans la région de Buriticupu, on eut l’idée d’inventer un mouvement subversif. Désigner les occupants comme des terroristes serait le seul moyen de résoudre le problème et de les éloigner de la zone. Ladeira disait : « Nous pourrons tuer sans que ce soit un crime ». Les occupants furent surpris par des rafales intenses de mitraillettes et des tirs de fusils nourris. Quelques paysans passèrent la nuit dans les bois. Tous les paysans trouvés étaient pris et molestés. L’opération dura presqu’une semaine et les paysans furent accusés de subversion, et emprisonnés, sans pouvoir communiquer avec quiconque.

La mort du leader syndical João Palmeira est un exemple de la violence exercée envers les paysans. Un jour, João Palmeira fut surpris avec ses collègues dans son champ à l’heure du déjeuner par une bande de tueurs. Sans un mot, la fusillade commença. Palmeira fut criblé de balles. Comme il n’était pas mort sur le coup, les tueurs l’achevèrent au couteau. José Viana qui voulut le secourir mourut aussi. Après le massacre, Ladeira lui-même passa par la maison de la femme de João Palmeira « en disant qu’on pouvait aller chercher les corps de ceux qui étaient morts dans les bois. »

La veuve alla parler au commandant du Bureau 50 bis qui lui dit : « Il aurait pu être mort depuis longtemps puisqu’il vivait sur les terres d’autrui. » Dans une lettre au président Geisel, la veuve écrivait : « J’aimerais préciser à Votre Excellence que c’est en vain que des enquêtes seraient lancées, parce qu’elles n’établiraient jamais la vérité… Je veux croire que Votre Excellence sait que le président de l’INCRA, Lourenço Tavares Vieira da Silva est très proche des faussaires qui infestent cette région, notamment de ceux qui viennent de l’État du Minas Gerais. »

4.2.- Recrutement des travailleurs

Une autre méthode employée pour « nettoyer la zone », comme on disait, fut le recrutement de travailleurs. Par exemple, Pedão, délégué de la police d’Açailândia, recrutait des travailleurs pour déboiser, et les tuait quand le terrain était nettoyé. Un habitant disait : « c’était horrible ! ». Dans une fazenda, 30 travailleurs avaient été embauchés. Ils firent le travail jusqu’au bout, obtenant comme acompte seulement le nécessaire pour leurs dépenses. Au moment de la paie, Zé Cândido fit encercler les ouvriers agricoles par ses hommes et mettre le feu. Ils furent tous brûlés dans les bois.

« Le crime a un côté miraculeux : il n’y a pas de coupables et personne ne sait rien. L’assassin n’apparaît jamais et celui qui est au courant ne dit rien. C’est celui qui meurt qui est considéré comme le criminel. Ici, il faut se faire passer pour un idiot ou un lâche. Entendre et oublier, sinon c’est la mort. »

Troisième partie – Réflexions sur l’engagement des chrétiens et des chrétiennes des communautés ecclésiales de base

Les communautés ecclésiales de base (CEB) sont de véritables écoles d’apprentissage et la terre est le champ de la mise en pratique de leur foi. Cette pratique a été fertile en découvertes. J’en présenterai quelques-unes qui me paraissent importantes.

1.- Quelques découvertes

1.1.- Religion et foi chrétienne sont différentes

Les membres des Communautés de base ont découvert que la foi chrétienne a une identité qui la distingue de la religion et que l’Évangile n’est pas une religion. La pratique a enseigné que la foi chrétienne ne consiste pas seulement à parler d’un engagement religieux, mais qu’il s’agit d’un choix de vie qui, selon l’Évangile de Jésus, implique une décision qui englobe tout. La foi chrétienne est une adhésion à un projet qui exige un choix total. Et ce projet est celui de Jésus. La foi n’est pas un acte quelconque parmi de nombreux autres ni un choix restreint à un aspect de la vie. C’est une inspiration qui devrait orienter la vision, le discernement, les attitudes et la pratique des personnes, des groupes ou des communautés. Avoir la foi, c’est entrer avec Jésus dans l’aventure du Royaume, c’est construire le Royaume avec Lui, et faire avec Lui le chemin pour qu’advienne le Royaume.

1.2.- Religion et politique vont de pair

Les chrétiens et les chrétiennes ont commencé à comprendre que la foi chrétienne établit une relation, non seulement avec le Père de Jésus, mais encore avec son œuvre, la Création. Ils ont découvert ainsi la diagonale qui relie foi et politique. Pour eux, parler de politique c’est parler de la foi vécue dans l’action sociale, c’est parler de l’engagement dans la société civile, c’est parler de la participation du peuple dans la vie publique. Si l’on entend la foi dans ce sens, il n’y a pas de problème pour dialoguer avec tous et toutes, et même avec ceux et celles qui ont des références et des valeurs autres que celles de la foi chrétienne. Les communautés ecclésiales de base commençaient à vivre d’une manière œcuménique.

1.3.- Politique, question vitale pour les CEB

Les membres des CEB en arrivèrent à définir la politique comme une question vitale pour elles. Plus que jamais, il devint impératif de lui donner la priorité et de la mettre au premier plan ce qui impliquait d’être présents dans les situations les plus révoltantes des masses « sans emploi, sans toit, sans terre », et des « sans » de toutes sortes. La politique est une exigence de la foi chrétienne. C’est la pratique d’amour du Samaritain.

1.4.- Évangile et politique ont le même objectif

La politique est au service de la pleine réalisation de l’être humain et de tous les humains, au service de leur bien-être. Aussi doit-elle se préoccuper, en premier lieu, du peuple qui vit marginalisé, privé de toute participation dans la société. C’est aussi l’objectif de l’Évangile qui s’exprime dans le choix des pauvres. Cette convergence est à la source de leur lutte contre le grilagem et en faveur de l’accès à la terre. Et il n’y avait pas de meilleure inspiration que l’Évangile de Jésus-Christ pour soutenir leur lutte quotidienne, car Lui-même avait fait le choix des exclus comme pédagogie pour la recherche du bien commun. Évangile et politique se donnent la main pour faire progresser la justice.

Dans ce contexte, la foi des chrétiens et des chrétiennes a mûri. Ce fut le fruit d’un long cheminement. Enraciné dans l’action catholique de la génération précédente, il s’est poursuivi sous l’inspiration du Concile Vatican II. Les Communautés ecclésiales de base ont pris le risque de vivre l’Église d’une manière différente. Comme le disait Dom Pedro Casaldáliga : « c’est la manière qu’ont découverte les pauvres pour être Église ».

2.- Difficultés

La pratique de l’articulation foi et vie fut, et reste encore, semée de nombreuses difficultés, car la foi et la vie sont comme deux chemins parallèles. Nous soulignons deux difficultés vécues par les communautés ecclésiales de base dans leur pratique politique : la prévalence du projet personnel dans l’exercice du mandat et l’éloignement des agents de l’Église vis-à-vis des militants.

2.1.- Prévalence du projet personnel en politique

La politisation des communautés a conduit certains chrétiens et chrétiennes à s’engager dans des partis politiques et quelques-uns à assumer un mandat. Pour ceux-ci, il y eut ambigüité sur la manière d’exercer ce mandat. Le changement de mentalité attendu ne se produisait pas, de sorte que l’exercice du pouvoir continuait à se légitimer par la logique traditionnelle de la politique et non pas par le souci de l’intérêt général. On faisait en pratique ce que l’on condamnait en théorie. En d’autres termes, l’exercice du pouvoir a manqué de cohérence. Pour beaucoup, le projet personnel passait au premier plan. Les motivations évangéliques qui devaient justifier l’agir des chrétiens dans l’exercice du pouvoir disparurent en chemin.

2.2.- Les agents de l’Église s’éloignent des militants politiques

L’engagement de chrétiens et de chrétiennes dans la militance politique engendra une résistance de la part des responsables conservateurs de l’Église. Une pression s’exerça sur ces militants pour qu’ils s’écartent de l’engagement politique. « Nous devons, leur disait-on, séparer l’action pastorale de l’engagement politique », mais les communautés pensaient différemment.

Certains membres choisirent de s’éloigner silencieusement et les autres furent récupérés par le pouvoir officiel. La voix de la hiérarchie de l’Église s’affaiblissant, les CEB perdirent la visibilité qui leur était garantie par le prestige de cette même hiérarchie.

En conclusion de ces réflexions, nous pouvons dire que, malgré les échecs rencontrés, l’Église a acquis de l’expérience. Dans un séminaire d’évaluation réalisé en juin 2002 à Balsas, en présence de chrétiens et chrétiennes du Maranhão, il a été dit :

« Nous sommes sûrs de notre force et, malgré tout, nous avons marqué des points. Certains responsables persévèrent et d’autres recherchent une formation qui les aide à vivre leur foi en cohérence avec leurs choix. Nous avons gagné aussi parce que nous avons découvert le chemin qui relie la foi et la vie, la religion et la politique. Enfin nous avons développé une éducation de base qui a pris racine et l’esprit de la démocratie et la lutte pour la terre ont beaucoup progressé. »

Que sont devenues aujourd’hui les communautés ecclésiales de base ? Je n’accompagne plus leur parcours. Dans mes allées et venues, je rencontre des chrétiens et des chrétiennes, adeptes d’une pratique religieuse spectaculaire et émotionnelle, et je rencontre aussi des personnes sensibles aux situations de pauvreté et de marginalisation vécues par la majorité du peuple. Celles-ci, je sens qu’elles sont engagées dans la transformation de la société et l’élaboration d’un nouvel ordre sociopolitique, en trouvant dans l’Évangile leur source d’inspiration. Elles s’engagent dans les « politiques publiques ». C’est l’Évangile qui se fait présent dans les questions temporelles.

3. Défis

Je ne pourrais pas terminer cette conférence sans lancer quelques défis aux Églises, à commencer par la mienne, la nôtre, l’Église catholique.

3.1.- La foi chrétienne met au défi l’exercice du pouvoir

« Celui qui veut être grand parmi vous doit se faire votre serviteur », disait Jésus.

Le pouvoir ne peut s’exercer qu’en vue du bien commun, car le véritable pouvoir réside dans la dignité de la personne humaine. Il ne s’exerce pas en s’imposant, par arrogance, égoïsme et ambition, mais dans la gratuité de l’amour. Un tel exercice du pouvoir aujourd’hui suppose une articulation efficace avec la société civile pour continuer à construire l’État démocratique de droit, qui est lui-même signe du Royaume. Le pouvoir exercé au sein des Églises est-il source d’inspiration pour une construction de la démocratie ?

3.2.- La foi chrétienne met au défi l’ordre de nos priorités

La foi chrétienne rappelle que le bien commun ne peut se conquérir que par une lutte permanente en faveur d’un projet au service des personnes, et jamais à l’encontre des personnes. Pour que ce projet reste en accord avec l’Évangile, l’engagement requiert une lutte contre l’injustice associée à un effort permanent d’amour de son ennemi. L’Église catholique doit revoir sérieusement ses priorités. Inspirée par l’Évangile, elle influencera le milieu politique et aidera les hommes politiques à découvrir que leur mission, comme l’affirmait Paul VI, « est l’exercice par excellence de la charité ».

3.3.- La foi chrétienne met au défi la pratique quotidienne

La foi chrétienne dynamise le processus de changement, en alimentant l’espérance au cœur de la patience historique, sans exiger l’efficacité et des résultats immédiats. La précipitation éloigne les personnes et souvent les empêche d’assumer leur rôle de protagoniste de leur propre histoire. L’espérance n’est pas une simple répétition de ce qui s’est passé auparavant, mais c’est un futur ouvert sur un nouveau et meilleur commencement. Quelle richesse pour un peuple que de conquérir son avenir !

La foi chrétienne rappelle que nous portons avec d’autres une utopie, un rêve qu’aucune médiation historique n’épuisera. Nous portons l’espérance qui provient de la certitude que, dans ce puits de la vie, dans l’histoire, Jésus-Christ s’est déjà immergé. Nous avons l’espérance que cette construction du Royaume se réalisera. Est-il vrai que notre espérance inspire le monde d’aujourd’hui, le milieu dans lequel nous vivons ?

3.4.- La foi chrétienne met au défi la religion

La foi chrétienne questionne la religion. Au nom de quel dieu la religion pourrait-elle refuser l’union des chrétiens et des chrétiennes autour de réformes et de changements profonds ? Au nom de quel dieu la religion pourrait-elle encore justifier le processus séculaire de domination et de conformisme ? Au nom de quel dieu la religion pourrait-elle renoncer à sa voix prophétique pour des faveurs reçues ou à recevoir ? Au nom de quel Dieu la religion accorderait-elle prestige et privilèges en contrepartie d’une soumission ?

3.5.- La foi chrétienne met au défi du dialogue

Que dire à propos du dialogue ? Nous, catholiques, chrétiens et chrétiennes, ne sommes pas les seuls à lutter pour construire le Royaume. Il existe bien des gens, de diverses religions et de divers autres mouvements même sans référence religieuse, qui ont l’esprit de la vie. En raison de notre foi, nous sommes incités et poussés à construire le Royaume avec toutes ces personnes de croyances et de références différentes des nôtres. En raison de notre foi, nous sommes partenaires. Nous n’avons ni le privilège ni la responsabilité de construire seuls le Royaume. Nous sommes tous et toutes appelés. L’esprit qui doit nous guider est celui du dialogue, dans une convergence des forces et une complémentarité des inspirations. L’Esprit souffle où il veut, aussi bien dans les religions qu’en dehors d’elles. L’œcuménisme, le dialogue interreligieux et la capacité de dialogue avec celles et ceux qui trouvent leur inspiration en dehors même de la religion sont non seulement possibles et opportuns, mais encore nécessaires car personne n’épuise l’ampleur de la tâche de construction du Royaume dans le champ social. La pratique des communautés ecclésiales de base a ouvert cette voie, la voie de l’authentique Évangile de Jésus-Christ. Mais comment faire pour instaurer un véritable dialogue ?

Faisons le vœu de voir l’Église catholique et avec elle les autres églises chrétiennes, devenir des instances de dialogue avec la société, réunissant dans une même communion tous les artisans du Royaume.


Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 3094.
Traduction de Lucile et Martial Lesay pour Dial. Version française relue et complétée par l’auteur.
Source (portugais) : Conférence prononcée à São Luis do Maranhão, Brésil, en octobre 2008 et publiée sur AlterInfos-DIAL le 10 août 2009.

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Notes

[1] Le grilagem est le processus de fraude utilisé pour justifier la propriété de la terre en présentant de faux titres de propriétés. Le nom de grilagem vient d’une technique de vieillissement des documents destinée à les faire paraître plus authentiques : on place les titres dans une boite avec des grillons ce qui finit par donner aux documents un air ancien. Le grilagem requiert une alliance des forces (avocats, juges, politiciens etc…) contre le travailleur rural.

[2] José de Souza Martins est professeur titulaire de sociologie à la Faculté des lettres et sciences humaines de l’Univerisité de São Paulo, Fellow de Trinity Hall et professeur titulaire de la Chaire Simon Bolivar de l’Université de Cambridge, Angleterre, en 1993-94. Il a publié plusieurs livres sur la question de la terre au Brésil, et notamment, Reforma agrária : o impossível diálogo (« Réforme agraire : le dialogue impossible »), São Paulo, Editora da Universidad da São Paulo, 2000.

[3] José de Souza Martins, Reforma agrária : o impossível diálogo, São Paulo, Editora da Universidad da São Paulo, 2000, p. 12.

[4] Le terme juridique « usucapion » signifie prescription acquisitive, c’est-à-dire la possibilité d’obtenir la propriété d’un bien du seul fait de son usage paisible et ininterrompu pendant une période déterminée.